Rencontre avec Jean Numa Ducange : une biographie inédite de Jean Jaurès

J’ai le plaisir de recevoir aujourd’hui Jean-Numa Ducange, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Rouen et membre de l’Institut Universitaire de France. 

À l’occasion de la parution de la biographie de Jean Jaurès, disponible depuis le 19 septembre aux éditions Perrin, j’aborderai avec lui les enjeux et les défis liés à cet ouvrage majeur.  

Cette interview, réalisée en collaboration avec les éditions Perrin, nous permettra de mieux comprendre l’importance de cette figure emblématique du socialisme et de l’histoire de France.

  • Qu’est-ce qui vous a motivé à choisir Jean Jaurès comme sujet de biographie ?

Pour l’auteur, ce qui l’a particulièrement intéressé chez Jean Jaurès, c’est qu’il représente l’une des figures les plus emblématiques de la vie politique française et s’il existe un certain nombre de biographies, plus ou moins récentes, j’ai toujours pensé que les différentes facettes de Jean Jaurès n’étaient pas si bien connues m’explique l’auteur.

« Je vais prendre quelques exemples. Tout d’abord, Jaurès est aujourd’hui une figure consensuelle, adulée. Tout le monde semble l’apprécier. Pourtant, de son vivant, il a été particulièrement attaqué, détesté et même haï. Cette dimension, à mon avis, n’a pas été suffisamment mise en lumière jusqu’à présent. Pour cela, je me suis appuyé sur des archives de police ».  

Il me raconte que l’autre aspect qui l’intéressait est qu’il venu à Jean Jaurès non pas par lui-même, mais par le biais de ses amis allemands et autrichiens. 

« J’ai plutôt étudié en Allemagne qu’ailleurs. Ce qui m’a fasciné chez Jaurès, c’est de voir la place qu’il occupe de plus en plus dans le socialisme international. Bien sûr, c’est une figure française essentielle pour la République, comme en témoigne la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, dont il est l’un des grands artisans. L’unité socialiste de 1905 lui doit également beaucoup. Mais il a aussi, progressivement, acquis une notoriété internationale.

L’un des grands défis de Jean Jaurès a été de promouvoir le progrès social et de prévenir la guerre entre la France et l’Allemagne, en fondant ces efforts sur une base internationale. D’où son engagement sur la scène internationale. Cependant, il est important de montrer comment il devient une figure de cette envergure, ce qui n’était pas évident à une époque où de nombreux hommes politiques restaient cantonnés à des préoccupations régionales ou nationales.

De manière plus historique, j’avais repéré, en plus des archives de police, toute une série de fonds d’archives privés de dirigeants. Par exemple, un certain Pierre Renaudel, qui ne dit rien à personne aujourd’hui, mais qui était l’homme à tout faire de Jean Jaurès à partir d’une certaine époque. Ces archives ont été découvertes il y a une dizaine d’années, et elles contiennent de nombreux documents qui montrent comment Jaurès fonctionnait.

Pierre Renaudel

Ainsi, à plusieurs niveaux, je pense qu’il vaut la peine de revenir sur Jean Jaurès. De plus, le contexte politique et idéologique actuel s’y prête également, car il suscite de nombreuses interrogations à gauche sur l’unité et les alliances. Je ne m’attendais pas à tomber sur un sujet si pertinent, mais il existe de nombreuses problématiques qui se posent. La laïcité, le rapport à l’école, la République et le parlementarisme sont autant de thèmes en débat.

En tant qu’historien, je ne suis pas là pour donner des leçons sur le présent, mais je pense que s’emparer de Jaurès et des débats auxquels il a été confronté pour réfléchir sur notre époque contemporaine n’est pas une démarche inintéressante ».

  • Quelle est l’origine de son intérêt pour la politique ? Est-ce surtout dû à son environnement familial ou a-t-il développé cet intérêt principalement au cours de ses études ?

Jean Jaurès vient d’un milieu plutôt favorisé ce que m’explique son biographe. Dans son environnement familial, à l’exception de son père, presque tous les hommes sont issus d’un milieu militaire, ayant participé à de grandes batailles sous le Second Empire et à des expéditions coloniales. Cet héritage familial nourrit un imaginaire politique, et plusieurs membres de sa famille ont occupé des fonctions importantes. Il ne vient donc pas de n’importe où, c’est certain.

Un autre élément à noter concernant sa carrière politique, et ce n’est pas anecdotique, est qu’il est élu député républicain en 1885 en tant que cadet de la Chambre, à seulement 26 ans. Auparavant, il a été un très bon élève, ayant intégré l’École Normale Supérieure et obtenu une maîtrise de philosophie. Il est donc un intellectuel.

Les raisons de son engagement politique sont multiples. D’une part, il découvre le socialisme à travers des idées théoriques, mais aussi sur le terrain, dans le Tarn, un département où coexistent un milieu paysan et une ébauche de milieu ouvrier, à l’image des ouvriers Carmaux*.  Il n’y a pas une seule motivation qui le pousse à s’engager ; c’est un ensemble de facteurs me raconte Jean-Numa Ducange.

« De plus, Jaurès est un homme du XIXe siècle, convaincu que l’histoire est en marche. En tant que républicain progressiste, il croit au progrès et pense que le combat pour celui-ci est essentiel. Ses raisons de se battre lui semblent évidentes. À l’origine, il est plutôt républicain et modéré, mais il devient socialiste pour diverses raisons. Une fois qu’il a embrassé le socialisme, il n’en déroge pas, convaincu que c’est l’avenir de l’humanité ».

Ses engagements politiques se développent donc par étapes. Il évolue dans un environnement familial propice, ce qui lui donne une certaine connaissance des enjeux m’expose son biographe. Sa manière de s’inscrire sur les listes électorales pour devenir député montre qu’il bénéficie d’un soutien familial. Il combine cet héritage avec des aspects théoriques et idéologiques. Il reste un intellectuel tout au long de sa vie, ce qui suscitera parfois des moqueries, car il théorise ses actions. Même s’il n’a pas beaucoup de temps pour écrire, il pense que l’action a un sens et tient à se justifier et à s’expliquer. Ces traits caractérisent bien la personnalité de Jean Jaurès.

  • Connaissait-il Léon Blum ? Quelle était la nature de leur relation ? Peut-on les considérer comme les principaux fondateurs du socialisme moderne ? Jean Jaurès aurait-il pu participer au gouvernement du Front populaire ?

Léon Blum est entré en politique à l’occasion de l’affaire Dreyfus. C’était un poète, un esthète, avec un profil un peu particulier pour le socialisme français. Il appréciait beaucoup Jean Jaurès et a entretenu des liens avec lui, notamment à travers sa participation au journal l’Humanité, fondé par Jaurès en 1904. On peut donc parler d’une sorte de binôme Jaurès-Blum me raconte l’historien.

Cependant, Blum estime que le socialisme français unifié de 1905, issu d’un accord entre Jaurès et les marxistes comme Guesde et Lafargue, ne lui convient pas totalement. Bien qu’il ne se désolidarise pas de Jaurès, Blum se positionne un peu à la marge. Il est très sensible à la démarche de Jaurès, mais il ne joue pas un rôle aussi important de son vivant.

Blum devient véritablement significatif après l’assassinat de Jaurès, le 31 juillet 1914. Il prend alors la relève dans le socialisme français. Il refuse l’adhésion du Parti Socialiste à la transformation en Parti Communiste, qui s’opère lors du congrès de 1920, où la majorité des délégués se rallient au communisme. Blum maintient ce qu’il appelle la « vieille maison », c’est-à-dire un socialisme qu’il considère authentique, inspiré de Jaurès.

Les filiations entre Jaurès et Blum sont indéniables. Cependant, d’autres figures incarnent aussi l’esprit jaurésien par la suite. On peut se demander si Jaurès aurait pu être un bon ministre, par exemple en 1936, bien qu’il n’ait jamais exercé ce rôle de son vivant. Si une dynamique comme celle du Front Populaire avait existé à son époque, Jaurès aurait sans doute participé à cet effort d’union et à son action législative, car il a toujours construit, suivi et encouragé des initiatives républicaines.

Ainsi, même si le rapprochement entre Jaurès et Blum ne couvre pas toutes les relations possibles, il est indéniable qu’il existe une filiation entre les deux, tant sur le plan biographique qu’intellectuel. Blum, issu d’une famille juive sensibilisée aux questions d’antisémitisme et à l’affaire Dreyfus, partage également cet aspect du socialisme jaurésien. Il est donc juste de dire qu’il existe des parentés fortes entre eux m’explique le biographe.

  • Pourquoi l’assassinat de Jean Jaurès et son opposition à la Première Guerre mondiale sont-ils souvent soulignés dans les discussions à son sujet ?

Jean Jaurès est assassiné le 31 juillet 1914**, juste avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. On peut se poser la question : que serait-il devenu s’il n’avait pas été tué ? C’est un vaste débat. Il est possible qu’il ne soit pas aussi connu aujourd’hui, car son assassinat lui a conféré une aura mythologique, survenant juste avant la Grande Coupure, le début de la guerre, et peu avant la révolution bolchévique, trois ans plus tard.

Son meurtre a souvent été perçu comme une métaphore de l’assassinat de la paix. La guerre éclatant immédiatement après, il existe une sorte de lien de cause à effet. Certes, il y a une part de hasard, car Jaurès a été menacé de mort à de nombreuses reprises dans sa vie. Il aurait pu mourir avant ou après cet événement tragique.

La conjonction particulière des événements à la fin juillet 1914 est marquante. Dans l’histoire des divisions entre socialistes et communistes au XXe siècle, on s’interroge fréquemment sur ce que Jaurès aurait dit ou fait à ce moment-là. Aurait-il accepté la révolution russe ? Aurait-il été plus communiste que socialiste ? Ces questions alimentent des débats récurrents et des appropriations de son héritage, chaque groupe politique revendiquant Jaurès comme le sien.

Au-delà des enjeux au sein de la gauche, il y a un enjeu national. Après la mort de Jaurès, l’union sacrée s’opère, et même ses plus fervents adversaires de la droite nationaliste célèbrent son décès le 4 août 1914. Un événement important survient dix ans plus tard : le 23 novembre 1924, le cartel des gauches décide d’entrer les cendres de Jaurès au Panthéon. Cette décision, prise par l’Assemblée nationale et non par le président de la République, marque une étape clé.

Bien qu’il y ait encore des oppositions à la dénomination de rues au nom de Jaurès, surtout du côté de la droite, il devient progressivement une grande figure nationale. Aujourd’hui, on trouve des rues Jean Jaurès dans de nombreuses villes, et il est une personnalité du Panthéon républicain, au-delà du simple cadre socialiste.

Ainsi, il est inévitable que tout le monde se réfère à Jean Jaurès. Cela prend même une tournure particulière dans les années 2000, lorsque certains candidats de droite, voire d’extrême droite, se réclament de Jaurès, le présentant comme le véritable patriote. Une des raisons pour lesquelles Jaurès demeure une figure connue est qu’il est panthéonisé et que son héritage est revendiqué par divers courants politiques.

On peut donc distinguer deux moments importants : 1914 et 1924. Par la suite, les appropriations de Jaurès se sont multipliées, y compris par le régime de Vichy. Ainsi, chaque courant politique a sa propre interprétation de Jaurès.

  • Pensez-vous que son assassinat aurait-il pu être évité ? Quel impact cela aurait-il pu avoir sur l’entrée de la France en guerre ?

L’assassinat de Jaurès aurait pu être évité. En effet, il aurait pu échapper à cette fatalité le 31 juillet 1914. S’il avait survécu, il aurait été confronté à un choix cornélien concernant les crédits de guerre. L’enjeu pour le socialisme français et allemand, étant donné qu’ils étaient deux des principaux belligérants, était de décider quoi faire en cas de guerre.

L’Internationale socialiste avait voté des mesures assez radicales, affirmant que, s’il y avait guerre, les prolétaires devaient se mobiliser, faire grève et tout faire pour empêcher le conflit. À la fin de sa vie, Jaurès n’excluait pas l’idée d’une grève générale pour empêcher la guerre, tout en comptant sur l’arbitrage entre États. Il cherchait constamment à faire pression sur les gouvernements, même lorsque ceux-ci n’étaient pas d’accord avec lui. Jaurès aurait probablement tenté d’empêcher la guerre jusqu’au dernier moment.

Si Jaurès avait survécu, qu’aurait-il fait ? À mon avis, il aurait eu peu de difficulté à s’opposer à l’entrée de la France en guerre. Même s’il avait lancé un appel solennel à tous les socialistes européens, cet acte aurait peut-être eu un impact marginal, mais n’aurait pas changé le cours de l’histoire à ce moment-là.

En revanche, après quelques mois de guerre, il aurait sans doute fait partie des socialistes cherchant à accélérer la sortie du conflit et à initier des préliminaires de paix. En tant que personnalité forte et reconnue, tant en France qu’à la Chambre, il aurait pesé de tout son poids pour cela, jouant ainsi un rôle important qui aurait pu influencer le déroulement de la guerre.

Cependant, il est difficile d’aller au-delà de cette hypothèse, d’autant plus que, s’il avait été solidaire de l’Union sacrée tout en restant critique, cela aurait suffi à inciter d’autres à vouloir l’assassiner, ce qui aurait pu le conduire à une mort prématurée.

L’assassinat de Jaurès est d’une certaine manière le résultat du hasard, mais il ne faut pas oublier qu’il était la cible d’une campagne de presse hostile depuis des années.

  • Quelle aurait été la position de Jaurès sur les conflits majeurs du XXe siècle et les conflits contemporains ?

Concernant les conflits majeurs du XXe siècle, il est évident qu’il y a plusieurs points à aborder. Nous avons déjà évoqué le Front Populaire et l’hostilité au fascisme. Il est clair que si Jaurès avait vécu dans les années 1920, il aurait dû se positionner par rapport au modèle soviétique et, en particulier, au totalitarisme stalinien.

Je peux comprendre qu’il existe dans le Parti communiste un héritage républicain et national qui, d’une certaine manière, se rattache au Front Populaire et possède des aspects jaurésiens. Cependant, je pense que Jaurès serait resté extrêmement méfiant, voire hostile, envers les structures bolcheviques, surtout celles de Staline. En ce sens, il aurait été un socialiste antitotalitaire.

À cet égard, il n’y a pas vraiment de discussion possible. Cela ne signifie pas qu’il n’aurait pas été d’accord sur certains points avec les communistes. Il y a eu de nombreux problèmes au XXe siècle, ce qui rend difficile d’y répondre de manière exhaustive. Revenons donc en arrière.

Une cause qu’il aurait sûrement défendue avec force, car il y était sensible avant la guerre, est celle des Arméniens. Le génocide arménien a eu lieu après la mort de Jaurès, mais il a adopté des positions parfois changeantes concernant la Turquie, notamment en raison du mouvement des Jeunes Turcs et de l’espoir de réformes démocratiques au sein de l’Empire ottoman. Néanmoins, il a toujours été sensible à la question du mauvais traitement des Arméniens, tout comme il l’était pour les pogroms antisémites en Russie.

Il aurait donc porté une voix forte sur ces sujets, notamment sur l’antisémitisme et la défense de la mémoire des Arméniens, qui, comme nous le savons, est souvent contestée par le gouvernement turc jusqu’à aujourd’hui. D’autres exemples pourraient être cités, mais ces combats lui auraient été particulièrement chers.

Concernant les problèmes contemporains, il est important de noter qu’il ne faut pas considérer Jaurès comme un grand féministe avant l’heure. Bien qu’il aborde légèrement les droits des femmes, ce n’est pas là qu’il est le plus pertinent. Je ne dirais pas qu’il n’aurait pas évolué, mais ce n’est pas le domaine où il se distingue le plus. En revanche, il était très engagé sur la question de la laïcité, qui reste d’actualité en France. La loi de 1905 lui doit beaucoup, notamment grâce à son rapprochement avec Aristide Briand, avec qui il entretient des relations complexes. Briand, bien qu’étant socialiste, refuse d’adhérer au Parti socialiste unifié en raison de son attachement au guesdisme.

Jaurès est donc pleinement impliqué dans le combat pour la laïcité. Il a beaucoup évolué dans son parcours politique : il a rejoint le socialisme, dialogué avec des marxistes et a navigué entre différentes factions. Cependant, il est resté constant sur la question de la laïcité et de l’éducation, plaidant pour la laïcisation des institutions républicaines, ce qui, à l’époque, était loin d’être banal.

Jaurès défend une loi qui, bien qu’elle soit un compromis, est essentielle pour ne pas heurter une majorité catholique dans le pays. Après 1905, il s’engage fermement dans la défense de cette loi et de son application, notamment en ce qui concerne le recensement des biens culturels, car il est un ardent défenseur de la séparation de l’Église et de l’État.

Il répondra toujours à ses camarades socialistes, parfois méfiants envers la laïcité, en affirmant qu’il est essentiel de respecter la foi des croyants tout en menant un combat clair pour séparer la sphère politique de la religion. Cela ne signifie pas qu’il est athée ; il respecte même le christianisme en tant qu’idée. Toutefois, son engagement politique sur la laïcité est résolument ferme.

Ces réflexions nous renvoient à des débats contemporains sur la laïcité et son rôle dans la République. Bien qu’il soit difficile de faire parler Jaurès plus d’un siècle après sa mort, il est indéniable que ces questions restent cruciales. Par ailleurs, étant un fervent dreyfusard, il est impensable qu’il ne soit pas sensible à l’antisémitisme. Cela me semble important de le souligner.

  • L’héritage de Jean Jaurès est-il encore visible aujourd’hui ? Quels sont les principaux représentants de la gauche actuelle qui s’en revendiquent ?

Il est important que vous alliez voir les gens pour connaître leur avis. En ce qui concerne Jaurès, tout le monde peut s’en revendiquer. Cela ne coûte rien. Nous ne savons plus très bien de qui nous parlons, même si nous avons une idée vague de son rôle. Oui, c’est lui qui a fondé le Parti Socialiste. C’est le fondateur, et dans les régimes politiques, un fondateur est essentiel ; sans lui, le régime s’écroule, et on passe à autre chose.

Dans le paysage politique français, la gauche est divisée sur de nombreux points, mais tous respectent celui qui a permis à tous d’être réunis, à savoir Jean Jaurès. C’est grâce à lui que le Parti Socialiste a pu s’unifier en 1905, et cette unification a tenu plusieurs années, ce qui n’était pas évident. Si l’on consulte les rapports de police à l’époque, beaucoup pensaient que le parti allait s’effondrer.

L’héritage de Jaurès est une question à la fois simple et complexe. À partir du moment où les gens parlent de lui et disent agir en son nom, pourquoi pas ? J’ai écrit un livre et cité des textes de Jaurès. Si des personnes entendent parler d’un homme politique qui, même en disant des choses discutables sur lui, se réclame de Jaurès, cela peut inciter d’autres à se pencher sur ses idées.

En ce qui concerne les différents courants au sein de la gauche, ce qui m’a frappé en étudiant Jaurès, c’est sa capacité à comprendre ses adversaires, qu’ils soient de gauche ou de droite. Cela le rend peut-être moins frontal et moins efficace en termes de structure politique, mais il s’efforce d’écouter tout le monde. Par exemple, dans ses notes, il copie des citations de Charles Maurras, qui n’était pas clément à son égard, car ce dernier appelait à plusieurs reprises à son élimination. Malgré cela, Jaurès essaie de comprendre pourquoi le catholicisme et la droite sont encore si puissants.

Aujourd’hui, ceux qui pourraient se revendiquer d’un esprit jaurésien à gauche sont sans doute ceux qui sont solidement ancrés sur les questions sociales et la laïcité, tout en cherchant à comprendre pourquoi tant de personnes votent pour le Rassemblement National, par exemple. Cela dit, je ne pense pas qu’il ait l’envergure de Jaurès, mais il y a une sensibilité que l’on retrouve chez des figures comme François Ruffin, qui se considère à la fois social-démocrate et soucieux d’écouter les voix des ouvriers dans les quartiers périphériques.

Jaurès avait la capacité de faire coexister différentes écoles de pensée au sein d’une même organisation, y compris celles avec lesquelles il n’était pas d’accord. Sa personnalité emblématique et charismatique lui permettait de convaincre, même lorsque certains voulaient voter contre lui. À la fin, tout le monde adoptait la motion qu’il proposait, impressionné par ses arguments et sa présence.

Aujourd’hui, je ne vois pas encore quelqu’un au sein de la gauche qui puisse allier des compétences sur des questions de fond et le charisme nécessaire pour faire vivre différentes écoles de pensée dans une même organisation. Cela ne semble pas à l’ordre du jour, mais des bonnes surprises peuvent toujours survenir.

  • Quel rôle Jaurès aurait-il pu jouer en tant que politicien si les circonstances avaient été différentes ?

Prenons un exemple : Jaurès aurait pu être ministre, voire membre du gouvernement, mais il ne l’a jamais été. Une question se pose alors, parmi d’autres : aurait-il été un homme d’État ? Je pense qu’il faisait partie de ceux qui auraient aimé être davantage aux commandes. Il a été dans des majorités gouvernementales en tant que parlementaire et a été vice-président de la Chambre, donc il n’est pas resté inactif. Il a joué un rôle clé dans l’adoption de grandes lois sociales, comme la première loi sur les retraites en 1910 et la loi sur les retraites ouvrières. On oublie souvent que l’impôt sur le revenu a été voté en 1914, et peu de temps avant sa mort, Jaurès a rédigé un beau texte, une véritable ode à l’impôt, qui mérite d’être souligné.

En 1906, au moment du gouvernement Clemenceau, Jaurès espérait une alliance possible. Dans ses écrits, il évoque un « second bloc des gauches », après le premier qui avait permis la loi de 1905. Ce second bloc ne se concrétise pas, et Jaurès se retrouve finalement dans l’opposition. Cependant, on peut imaginer qu’un Jaurès ministre des Finances aurait pu faire adopter plus tôt la loi sur l’impôt sur le revenu et élaborer d’autres lois sociales. Étant donné sa volonté de bien faire et sa présence au Parlement, il aurait été en mesure d’influencer positivement la législation.

À l’époque, certains dans la presse se demandaient si Jaurès ne pourrait pas devenir ministre, voire chef de gouvernement, en agissant comme un lien entre les différentes fractions de la gauche. Les circonstances ont fait qu’il ne l’a pas été, mais s’il avait occupé ces fonctions, certaines lois qui ont été votées bien plus tard auraient peut-être été adoptées dès son époque.

Cependant, il est possible que cela ait atténué son aura mythologique. Si Jaurès avait été ministre et n’avait pas été assassiné, peut-être ne serions-nous pas en train de parler de lui aujourd’hui. Son statut d’homme hors du gouvernement et de martyr contribue à son image, ce qui permet à tout le monde, même un siècle après sa mort, de se retrouver dans son héritage.

En comparant les imaginaires politiques de la droite et de la gauche, il est évident que le personnage le plus important pour les Français à droite est le général de Gaulle. Si l’on examine l’expérience gouvernementale de De Gaulle par rapport à celle de Jaurès, il est clair que Jaurès ne fait pas le poids, ce qui souligne la manière dont on présente le personnage. Toutefois, Jaurès était un parlementaire qui aurait pu jouer un rôle habile dans des coalitions gouvernementales.

Enfin, il est important de rappeler que, à l’époque de la Troisième République, le système était beaucoup plus parlementaire qu’aujourd’hui. Le président de la République n’avait pas le même rôle symbolique qu’actuellement, ce qui donnait aux parlementaires, y compris à Jaurès, une influence plus grande que celle que le Parlement a aujourd’hui. Malgré tout, il n’a pas été membre du gouvernement.

  • Quel aurait été le point de vue de Jaurès sur le socialisme pratiqué par la gauche d’aujourd’hui selon vous ?

Écoutez, le problème du socialisme pratiqué par la gauche aujourd’hui, c’est qu’elle n’a pas vraiment la possibilité de le mettre en œuvre, car elle n’est pas au pouvoir. Deux points à souligner. D’une part, on observe dans le socialisme contemporain une continuité avec ce qu’on appelait à la fin du XIXe siècle le socialisme municipal. Il existe encore de nombreux élus locaux qui s’efforcent d’améliorer la vie des plus précaires. On peut donc dire qu’il y a un héritage d’élus de gauche qui, dans certaines municipalités et métropoles, tentent d’agir d’un point de vue socialiste.

Jaurès a été l’un des témoins contemporains de ces réalités, notamment du premier socialisme municipal. Cela peut sembler anecdotique, mais à l’époque, cela a suscité beaucoup d’espoir : les premières cantines publiques, la prise en charge de soins de base par certaines municipalités… C’était extraordinaire pour l’époque. Les personnes sans ressources bénéficiaient d’un minimum de soutien, ce qui remplaçait souvent la charité chrétienne. Le fait qu’une ville prenne cette responsabilité n’est pas anodin et constitue un héritage qui perdure encore aujourd’hui.

En revanche, les dernières expériences gouvernementales de la gauche posent question. Je ne suis pas ici pour faire des commentaires excessifs, mais il est évident que l’univers intellectuel et politique de Jean Jaurès était profondément mobilisateur pour un milieu politisé et sympathisant. Cependant, le monde post-soviétique, avec l’échec du socialisme de type stalinien et certaines expériences social-démocrate, a conduit à des gouvernements davantage gestionnaires, où la flamme jaurésienne semble s’être éteinte. Elle a disparu non seulement au niveau des mesures politiques, mais aussi dans les imaginaires collectifs, y compris en France. Jaurès, avec ses grands discours, faisait rêver, car il proposait une vision unificatrice de l’humanité.

Dans notre monde post-moderne, où tout semble à déconstruire, il est difficile de trouver les ressorts mobilisateurs qui étaient presque évidents du temps de Jaurès. Les forces mobilisatrices de son époque, d’ailleurs, ne se limitaient pas à lui ; elles incluaient aussi le nationalisme, qui avait son propre imaginaire et sa force de mobilisation. Dans mon livre, je consacre un chapitre à ce sujet, où l’on peut voir comment le socialisme marxiste faisait rêver certains, tandis que d’autres étaient attirés par le nationalisme.

Je pense que ce qui manque cruellement aux hommes politiques de gauche aujourd’hui, c’est cette capacité à mobiliser autour d’un récit fort. Cette dimension semble avoir totalement disparu au fil de l’histoire. Peut-être, honnêtement, cela ne dépend pas de moi, mais il est clair qu’il y a quelque chose qui est, au minimum, en berne.

* Les grèves de Carmaux se sont déroulés entre 1892 – 1895. Cela permis à Jean Jaurès de se faire connaitre du milieu ouvrier.

** Si vous souhaitez en savoir plus sur l’Assassinat de Jean Jaurès , voici l’article que j’ai écrit il y a quelques temps :

L’Assassinat de Jean Jaurès : Quand la Voix du Pacifisme S’éteint à Paris

Je tiens à remercier chaleureusement Monsieur Jean-Numa Ducange pour avoir répondu à mes questions avec autant de bienveillance, ainsi que les éditions Perrin pour leur collaboration. Je remercie également la Fondation Jean Jaurès qui m’a permis de faire l’interview dans leurs locaux.


Pour en savoir plus sur Jean Jaurès, je vous invite à découvrir la biographie que lui consacre mon invité. Cet ouvrage, intitulé Jean Jaurès, est disponible aux éditions Perrin dès le 19 septembre.


Publié

dans

, ,

par