Martine Chancel : « Jacques avait fait de la culture un art de vivre »

À l’occasion de la parution de son livre, Nos années Grand Échiquier – Jacques Chancel, en direct et en public, sorti ce mercredi 4 novembre, Martine Chancel, l’épouse de Jacques Chancel, évoque l’homme derrière le micro : passionné, curieux, attentif aux autres. Un hommage à celui qui avait fait de la culture un art de vivre et de transmettre.

·  Comment l’avez-vous rencontré pour la première fois ?

Martine Chancel. Par un incroyable hasard, dans un avion que ni lui ni moi n’étions censés prendre. On appelle ça une rencontre… ou mieux encore, un rendez-vous. Quelque chose qui dépasse le simple hasard. C’était écrit.
Je le connaissais déjà à travers ses émissions : Radioscopie, que j’écoutais régulièrement, et Le Grand Échiquier, que je ne manquais jamais.

·  Qu’est-ce qui vous a tout de suite plu chez lui ?

Impossible à dire précisément. C’était un coup de foudre. Tout m’a plu, voilà. Une attirance immédiate, inexplicable, mais évidente.
Jacques était un homme charismatique, profondément empathique. Il plaisait à beaucoup de monde, fédérait autour de lui. Il donnait, il écoutait. Et puis, il avait ce charme rare : celui de l’intelligence.

·  Vous a-t-il parlé de sa vie en Indochine ?

Pas facilement. L’Indochine était pour lui un domaine secret, presque à part, mêlé d’émerveillement et de douleur. Il disait souvent : « C’est l’Indochine qui m’a façonné. En revenant de là-bas, je suis devenu un homme. »
Ces années l’avaient profondément construit : la découverte, la guerre, le drame… tout y était. Il n’en a vraiment parlé que plus tard, dans La nuit attendra, à propos de sa perte de la vue. Mais sur ce vécu, il restait réservé, tant cela le bouleversait.

·  Lui posiez-vous parfois des questions sur les coulisses de ses émissions ?

Non, jamais. Ce n’était pas la nature de notre relation.
Je vivais son métier à travers lui, sans m’immiscer. J’étais souvent présente, je voyais comment il travaillait. Cela me suffisait. Je n’avais pas besoin de poser de questions pour comprendre.

·  Selon vous, quels étaient les secrets d’une bonne interview, et en parlait-il parfois avec vous ?

Pour moi, tout repose sur l’intelligence du cœur. Savoir quelles questions poser, comment les poser, et jusqu’où aller. C’est aussi une affaire de culture générale : quand on interviewe un écrivain, il faut connaître son œuvre.
Jacques, travailleur acharné et doté d’une immense culture, allait toujours droit à l’essentiel. Il osait les questions que d’autres n’auraient pas posées, explorait des pistes inédites. Et pourtant, il restait humble.
C’était un don, comme certains savent chanter ou danser. Lui, il savait interviewer. Et il avait aussi la voix – un outil essentiel.

Il pratiquait tous les jours : une heure d’émission, cinq jours par semaine, pendant vingt ans. Une heure peut sembler courte, mais c’est très long face à quelqu’un. Le talent de Jacques, c’était d’écouter, de relancer au bon moment. Ses questions n’étaient jamais figées : il avait une trame, mais jamais de plan rigide.

·  Pouvez-vous nous raconter l’un de vos plus beaux souvenirs à ses côtés ?

Toutes ces émissions du Grand Échiquier restent inoubliables. Assister aux répétitions d’un orchestre philharmonique, entendre Pavarotti ou Domingo chanter cinq fois de suite… c’était merveilleux.
Mais au-delà des plateaux, mes plus beaux souvenirs sont familiaux. J’ai eu la chance de vivre des expériences qui, avant lui, ne m’appartenaient pas.

·  Pensez-vous que certains journalistes d’aujourd’hui perpétuent un peu son esprit ?

Peut-être, mais différemment. L’époque a changé.
Aujourd’hui, tout va vite, tout est éphémère. On ne prend plus le temps comme lui le faisait. Jacques pouvait prolonger Le Grand Échiquier sans se soucier de l’horloge. Il était libre, maître de son sujet.
Il disait souvent : « Il ne faut pas dire “de mon temps”. » Pourtant, je crois qu’à son époque, c’était mieux. Pas parce qu’il n’est plus là, mais parce que les formats ont évolué. L’éclectisme des réseaux sociaux a transformé la manière de raconter.

·  Si vous deviez résumer la carrière de votre mari en trois mots, lesquels choisiriez-vous ?

L’intelligence du cœur, le travail et la curiosité.
La curiosité surtout. Il s’intéressait à tout : au sport, à la littérature, à la musique. Rien ne lui échappait, sauf peut-être les mondanités.
Je me souviens comme il s’arrêtait en promenade pour regarder des enfants jouer au foot dans un village. Il s’émerveillait de tout. C’était un homme profondément vivant, incapable d’être blasé.

·  Et pour conclure, quel serait votre mot de la fin ?

J’espère qu’il offrira une nouvelle perspective à ceux qui n’ont pas connu Le Grand Échiquier.
À l’époque, la télévision savait rassembler autour de la culture, faire découvrir, émouvoir. Pour les musiciens, c’était un label de qualité, une reconnaissance.
Jacques aimait révéler les talents : souvenez-vous d’Anne-Sophie Mutter, inconnue à 16 ans avant qu’il ne la fasse découvrir.
C’est cet esprit que je souhaite faire revivre : celui d’une télévision curieuse, généreuse, et profondément humaine.

Je tiens à remercier chaleureusement Martine Chancel pour sa gentillesse et le temps qu’elle a consacré à cet échange. Un grand merci également aux éditions Flammarion et à Madame Soizic Molkhou, pour m’avoir permis de découvrir le livre avant sa parution. Je vous rappelle la parution de l’ouvrage Nos années Grand Échiquier – Jacques Chancel, en direct et en public, signé Martine Chancel, sorti ce mercredi 5 novembre aux éditions Flammarion en collaboration avec l’INA.


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