Le procès Papon : quand la justice juge l’Histoire

Je suis honoré de vous présenter un nouvel entretien. En général, j’interviewe des historiens qui me racontent leurs sujets de recherche ou d’expertise. Cette fois, c’est très différent : mon interlocuteur est à la fois témoin et acteur de l’Histoire. Maître Francis Vuillemin fut en effet un protagoniste clé, puisqu’il a été avocat de la défense dans un procès majeur celui de Maurice Papon.
C’est de ce procès, et de son expérience unique, que je vais parler avec Maître Vuillemin.

Comment en êtes-vous venu à devenir l’avocat de Maurice Papon ?

Après avoir prêté serment il y a trente ans, en 1995, j’ai intégré comme collaborateur le cabinet de Jean-Marc Varaut, grand ténor du barreau français, aujourd’hui décédé (il est mort en 2005).

Dès mon premier jour au cabinet, j’ai croisé Maurice Papon, dont Jean-Marc Varaut était déjà l’avocat. J’ai alors assisté à une interview de Maurice Papon réalisée par une chaîne de télévision. Nous étions deux ans avant son procès, à l’époque de sa mise en accusation devant la chambre d’accusation de Bordeaux.

Très impressionné, j’ai demandé l’autorisation d’assister à cette interview. En effet, pour un jeune avocat entrant dans un cabinet, se retrouver immédiatement confronté à la présence de nombreuses chaînes de télévision venues interviewer un client aussi célèbre et historique était particulièrement marquant.

Jean-Marc Varaut, qui était alors mon patron, a perçu l’intérêt réel que je portais à cette affaire. Comme il travaillait seul sur ce dossier colossal et qu’il avait besoin d’aide — car on ne peut raisonnablement mener une telle affaire seul — il m’a proposé d’y participer. J’ai accepté sans hésiter.

Je me suis alors investi dans le dossier, d’abord en tant que collaborateur de Jean-Marc Varaut. Puis, assez rapidement, au bout d’environ un an, en raison de mon implication et notamment de mon intervention devant la chambre d’accusation, Maurice Papon a décidé de me désigner officiellement comme son second avocat.

Ainsi, à partir de 1996, soit un an avant le grand procès qui s’est déroulé en 1997-1998, Maurice Papon m’a désigné, aux côtés de Jean-Marc Varaut, comme avocat à part entière. Je n’étais donc plus seulement le collaborateur de Jean-Marc Varaut, mais l’un des avocats de Maurice Papon, et ce jusqu’au procès, puis au-delà, lors des suites de la procédure, de sa libération et jusqu’à sa mort.

 Et quelle image avez-vous quand vous rencontrez pour la première fois Maurice Papon ?

La première fois que je rencontre Maurice Papon au cabinet de Jean-Marc Varaut, je suis naturellement très impressionné. Je suis alors un jeune avocat : j’ai prêté serment quelques semaines auparavant seulement, et je me retrouve soudain face à un personnage historique. Maurice Papon n’est pas n’importe qui.

Il a été préfet de police sous le général de Gaulle pendant près de dix ans, notamment à l’époque de la guerre d’Algérie et peu avant Mai 68. Il a également été ministre du Budget sous Valéry Giscard d’Estaing et a occupé de très hautes fonctions préfectorales, en Corse comme en Algérie, dans des périodes particulièrement difficiles.

C’est donc un personnage politique et administratif de tout premier plan, un préfet de grande stature, très proche du général de Gaulle. Au moment où je le rencontre, il est en outre en passe de devenir un accusé historique emblématique.

À 26 ans, jeune avocat débutant, je suis évidemment impressionné, d’autant plus que lui a près de soixante ans de plus que moi : il doit avoir environ 86 ans à cette époque. Il existe entre nous une distance considérable, tant en termes d’âge que de stature et de parcours.

Cependant, assez rapidement, en travaillant avec lui et avec Jean-Marc Varaut, nous avons développé une excellente relation, à la fois professionnelle et humaine, qui nous a permis d’assurer sa défense du mieux possible. La distance initiale, un peu froide, s’est progressivement estompée.

J’ai alors découvert le personnage privé, sans doute plus attachant que l’image publique qu’il renvoyait : un homme d’une grande culture, à la fois historique et philosophique. Les échanges et les discussions, y compris en dehors de son dossier, étaient extrêmement enrichissants.

Du fait des fonctions successives qu’il avait occupées et des contacts qu’il avait eus avec des figures historiques telles que Charles de Gaulle, il avait vécu des événements exceptionnels et avait beaucoup à raconter. Ces récits, bien au-delà du cadre strict de l’affaire, ont été pour moi une source d’enrichissement personnel, notamment sur le plan historique.

Et considérez-vous ce procès comme un moment fort de votre carrière professionnelle ?

Ce procès, qui s’est tenu d’octobre 1997 à avril 1998, a duré six mois et était à l’époque le plus long procès criminel de l’histoire de France. Certains parlent du plus long procès de l’après-guerre, mais je ne vois pas d’autre affaire criminelle, même avant-guerre, qui ait duré aussi longtemps. À mon avis, c’était vraiment le procès criminel le plus long de l’histoire du pays.

Pour moi, ce fut un moment clé dans ma carrière, qui venait tout juste de débuter. J’avais prêté serment seulement deux ans plus tôt, en 1995, et le procès commence en 1997. C’était également ma première cour d’assises aux côtés de Jean-Marc Varaut, mon maître et avocat principal, l’âme de la défense. Moi, j’étais en second rang, mais j’avais évidemment mon rôle à jouer.

C’était ma première plaidoirie devant une cour d’assises. Et quelle cour d’assises ! Six mois de procès, filmés pour l’Histoire, dans le cadre du plus long procès de France. Ce fut donc un moment capital dans ma carrière.

Je dirais même que ce procès m’a transformé dès l’origine. Il a ouvert la voie à d’autres dossiers importants, qu’ils soient historiques ou non. La notoriété acquise grâce à cette affaire m’a placé face à de grandes responsabilités, et j’ai toujours essayé d’être à la hauteur – certains diront que je l’ai été, d’autres peut-être pas, je n’en sais rien.

En tout cas, ce procès a véritablement lancé ma carrière. Une cour d’assises comme celle-ci vaut, selon moi, cent cours d’assises classiques. L’expérience que l’on y acquiert permet à un jeune avocat de gagner en six mois ce qu’il aurait mis dix ans à apprendre autrement. En réalité, j’ai mûri d’une décennie en seulement six mois.

Et vous en parlez vraiment comme s’il s’agissait d’une grande première. En fait, j’ai l’impression que cela équivaut à un stage de six mois, votre première plaidoirie, entre guillemets.

C’est vrai, cette expérience a duré six mois, mais elle a eu un poids énorme. La pression médiatique, le nombre d’avocats adverses, la gravité du crime en cause — complicité de crimes contre l’humanité tout cela rendait chaque jour intense.

Il s’agissait des déportations de Juifs de Bordeaux vers Drancy et, pour certains, vers Auschwitz. On était donc confronté à la responsabilité dans des crimes contre l’humanité, et c’est bien de cette question qu’il fallait traiter.

Le poids de ce crime, la densité historique du dossier, la pression médiatique et le nombre des avocats en face ont fait que ces six mois n’étaient pas simplement longs : pour moi, ils équivalaient à dix ans d’expérience. Quand je suis sorti de ce procès, ce n’était pas l’avocat de 27 ans ayant prêté serment deux ans plus tôt qui revenait ; c’était comme si j’avais 37 ans, avec une décennie de pratique et des dizaines de cours d’assises derrière moi.

On peut dire que ce procès a été une sorte de « potion magique judiciaire », pour reprendre l’expression entre guillemets, dans le sens où il aaccéléré incroyablement la progression d’un jeune avocat dans la maîtrise de son métier. Ce fut une chance inouïe pour moi.

 Y a-t-il un épisode du procès qui vous a particulièrement marqué, même des années plus tard ? 

L’épisode le plus marquant du procès se déroule en réalité dès le début, en deux séquences. La première se situe la veille de la première audience, le 7 octobre : l’incarcération de Maurice Papon. C’était la première fois que je voyais un client dans ce contexte, puisque nous l’avions accompagné, Jean-Marc Varaut et moi, jusqu’à la prison, d’abord en voiture, puis à l’intérieur même de l’établissement.

C’était la première fois que j’accompagnais un client en prison et la première fois que j’assistais à l’incarcération d’un accusé. J’avais déjà visité des détenus, mais cette fois c’était différent : Maurice Papon avait toujours été libre. L’affaire existait depuis 1981, et seize ans plus tard, personne ni magistrat, ni procureur, ni juge d’instruction — n’avait jugé bon de l’incarcérer. Les charges portées contre lui n’étaient pas, selon nous, suffisamment solides pour oser cette mesure.

Mais la veille du procès, les règles de l’époque imposaient à un accusé libre de se constituer prisonnier. Ces règles sont aujourd’hui abolies, la Cour européenne des droits de l’homme étant intervenue depuis. À l’époque, c’était la loi, et c’est ce moment qui m’a le plus marqué, aussi surprenant que cela puisse paraître.

Le deuxième moment fort intervient trois jours plus tard, lorsqu’il est libéré après l’intense plaidoirie de Jean-Marc Varaut. Celui-ci a insisté sur l’âge de Maurice Papon — 87 ans — et a expliqué qu’une incarcération pendant les six mois du procès aurait rendu toute procédure impossible. Entre les transferts quotidiens entre la prison et le palais de justice, la fatigue, et l’impossibilité pour Papon de travailler son dossier avec ses avocats, le maintien en détention aurait mis le procès en péril.

La cour, sur la base de rapports médicaux, a alors décidé de le libérer. Ce fut une première grande victoire : Maurice Papon comparaissait finalement libre. Pour moi, cette audience — celle où l’on apprend sa libération — est la plus importante du procès. C’est celle que je retiens le plus, même s’il y en a eu beaucoup d’autres par la suite.

Est-ce que, lorsqu’il arrive en prison, il est hué par les personnes qui sont déjà détenues dans l’établissement ?

Je me souviens aussi de l’arrivée à la prison, en voiture sécurisée, escortée par le RAID, avec des voitures de police devant et derrière, et des motards. C’était très impressionnant.

Lorsque nous approchons de la grande porte d’acier de la prison de Gradignan, près de Bordeaux, on entend les prisonniers. Tout cela est médiatisé : ils suivent l’arrivée de Maurice Papon à la radio ou à la télévision. Depuis certaines fenêtres à barreaux, ils peuvent voir le convoi arriver. Tout se passe presque en direct, et c’est comme si la France entière assistait à la scène.

Il faut se remettre dans l’ambiance de l’époque, à l’ouverture de ce procès vraiment spectaculaire. Je me rappelle encore des cris des prisonniers : ils hurlaient « à mort Papon ! » C’était leur façon de l’accueillir, une sorte de « haie d’honneur » pour un ancien haut fonctionnaire, ancien préfet de police de Paris sous Charles de Gaulle, et pour eux, un personnage symbolique de l’ordre et de la répression.

Et selon vous, en quoi ce procès constitue un événement historique et quelle influence a-t-il eu sur la mémoire collective et la justice en France ?

Oui, c’est un procès historique, pas seulement parce qu’il a duré 6 mois, le plus long procès de l’histoire judiciaire française à l’époque, en réalité, le procès n’est pas simplement important pour l’histoire judiciaire mais il s’inscrit dans la grande histoire de France parce qu’il traite d’événements qui, indépendamment des qualifications judiciaires, sont d’abord des événements historiques. Et en l’occurrence, l’occupation allemande, la guerre, les nazis, Vichy, la zone libre, la zone occupée, les déportations, le statut des juifs, etc.
Donc ça, ce sont des événements dramatiques et historiques, guerriers et militaires d’abord, une défaite, et puis ensuite des problèmes politiques et des problèmes de police, de complicité de la police française avec les autorités allemandes sous la pression et le diktat, l’impérium nazi qui oblige aussi quand même, il ne faut pas l’oublier, la France à composer avec l’occupant pour ne pas perdre la totalité de son territoire et la totalité de sa liberté. Donc c’est un procès historique parce qu’on va juger justement, à travers Maurice Papon, nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents, ceux d’une autre génération, puisque quand le procès a lieu en 1997, je rappelle que les faits ont 56 ans. Ce sont des faits qui se sont passés entre 1942-1944, donc des faits qui ont plus d’un demi-siècle.

Il n’y a plus de témoins quasiment. Le procès est un cimetière de témoins. Tous les témoins sont morts, ce qui rend les choses difficiles.

Mais on est face à un procès où on juge des faits qui ont plus de 50 ans et qui va, à travers la personne de Maurice Papon, finalement juger l’attitude qui a été celle de nos grands-parents ou de nos arrière-grands-parents, selon la génération à laquelle on appartient, face à la défaite militaire de 1940, de la France, en quelques semaines, qui s’effondre, on le sait, et qui se retrouve occupée par l’armée allemande. Puis c’est la collaboration, on le sait, du maréchal Pétain, du régime de Vichy. La collaboration de l’ensemble des fonctionnaires, mais en réalité c’est plus compliqué que ça, puisque cette collaboration contrainte en grande partie, elle est celle de l’ensemble des Français.

Il y a quelques résistants, bien sûr, mais après on gonflera l’aspect de cette résistance, on parlera du résistancialisme. En réalité, il y a quelques personnes, un pourcentage infime de Français, en dehors du général de Gaulle, qui se jettent courageusement dans la résistance. La réalité, c’est que peut-être 95% de la population française et des fonctionnaires français, que ce soit les policiers ou les magistrats, vont rester en poste et concourir à la collaboration.

Parmi ces fonctionnaires, il y en a qui appartiennent à des réseaux de résistance, qui ne sont pas des réseaux de résistance mitraillettes à la main, dans les bois, à être des francs-tireurs contre les Allemands, mais qui, au poste qu’ils occupaient, et c’est le cas de Maurice Papon, vont essayer de freiner la machine nazie, en brouillant, en essayant de perturber le fonctionnement administratif qu’exige la machinerie nazie, l’impérium nazi, sur les autorités françaises, en donnant, je parle toujours de Maurice Papon, des renseignements à la Résistance sur les positions militaires allemandes dans la zone interdite qui était celle de Bordeaux à l’époque, où il était en poste, jeune secrétaire général de la préfecture de la Gironde, à Bordeaux, en abritant certains résistants, comme Roger Samuel Bloch, un résistant juif du réseau NAP, le noyautage des administrations publiques. Il le reçoit dans une pièce dérobée de la préfecture et il l’abrite lors d’un passage à Bordeaux. Roger Samuel Bloch en a témoigné au procès.

Il a expliqué que Maurice Papon avait risqué sa vie en l’accueillant secrètement à la préfecture et en l’hébergeant plusieurs fois entre 1942 et 1944. Donc tout ça est très complexe. Maurice Papon a signé des documents qui ont posé problème et qui d’ailleurs ont conduit à sa condamnation à 10 ans de prison au lieu de perpétuité, 30 ans ou 20 ans selon ce que voulaient les avocats de la partie civile l’accusation, le procureur général.

Il a été condamné finalement à 10 ans, ce qui est une peine assez relative quand on parle de complicité de crime contre l’humanité, qui est le crime le plus grave. Donc cette peine modérée souligne en réalité la complexité du dossier qui montre que, comme beaucoup de nos grands-parents ou arrière-grands-parents, les Français de l’époque, Maurice Papon, comme eux, n’était ni un héros, il ne s’agit pas de dire que c’était un héros, ni un salaud, il était ni l’un ni l’autre, il était un fonctionnaire sous l’occupation, essayant de sauver ce qui pouvait l’être, essayant de tenir la barre dans la tempête, sans démissionner, parce qu’il a toujours dit « démissionner c’est déserter ». C’est une époque complexe que ce procès a permis, oui, de mieux comprendre sur le plan historique, qui se termine, oui, par une condamnation, mais je le répète, relativement modérée par rapport à ce qui était annoncé au départ.

On est passé tout près de l’acquittement, d’ailleurs, à une voix près, je le répète, ce n’est pas moi qui l’invente, c’est un avocat de la partie civile, Gérard Boulanger, qui est mort aujourd’hui, et qui l’a dit sur une radio, France Bleu, Bordeaux, il y a presque une vingtaine d’années. Donc on est passé à une voix près de l’acquittement. C’est dire ce qu’est la justice et ce qu’est le jugement de la justice sur l’histoire.

A une voix près, vous êtes coupable ou innocent. Donc ça dit presque tout, en réalité, de ce qu’a été ce dossier. Et en rappelant que, condamné à dix ans de prison, il est sorti au bout de moins de trois ans pour des raisons médicales, une suspension de sa peine, qui a conduit Maurice Papon à être libéré sur notre demande, celle des avocats, bien sûr, après une expertise médicale qui a conclu que sa place n’était pas en prison, vu son âge et son état de santé, ce qui lui a permis de vivre parmi les siens pendant cinq ou six ans de plus.

Il est mort à presque 97 ans, après avoir purgé près de trois ans de prison à La Santé, d’une manière stoïque, d’une manière noble, d’une manière assez impressionnante et sans se plaindre. Je le répète, au moment de son incarcération, il a 89 ans. Il a passé ses 89 ans, 90 ans, 91 ans à La Santé, trois ans, sans se plaindre, avec une classe incroyable en prison, un stoïcisme incroyable.

Papon me disait même « C’est une expérience. J’ai mis beaucoup de gens en prison. Là, maintenant, c’est moi qui suis prisonnier. C’est une expérience pour moi. Une expérience sociale, une expérience humaine. Ça m’intéresse de voir cela de l’intérieur. » La façon dont Maurice Papon appréhendait l’expérience de la prison était vraiment très étrange et très originale.

Comment parvient-on à retrouver des témoins plus de 50 ans après la fin de la guerre ?

Comme je l’ai dit, comment est-ce qu’on trouve des témoins après 50 ans, après la fin de la guerre ? On n’en trouve pas. On n’en trouve pas parce que c’est une génération qui est morte. Vous savez, quand on l’accusait lui-même à presque 90 ans, 87, au moment de son procès, on imagine bien qu’il y a peu de témoins.

Donc ça a été une vraie difficulté, puisque ça a été un procès qu’on a fait essentiellement sur la base d’archives, qui étaient aux archives de la Gironde, des paperasses jaunies, poussiéreuses, qu’il a fallu exhumer sur lesquelles les avocats ont travaillé. Tous les dossiers judiciaires sont de papier, mais en général ils sont illustrés aussi par des témoignages humains qui viennent à la barre.

Là, les témoignages humains ont eu lieu pendant l’instruction, qui a duré près de 20 ans. Donc on avait les témoignages écrits sur procès-verbal, dans les années 80 par exemple. Mais près de 20 ans plus tard, les personnes étaient mortes, donc elles ne pouvaient pas venir à la barre, parler notamment pour Maurice Papon. Je parle des témoins de la Défense, ça a été très difficile. À charge, nous avions les parties civiles, les descendants des déportés, qui parlaient de leur famille, et il y en avait des dizaines et des dizaines. À charge, il y avait, contre Maurice Papon, l’ensemble des documents dont j’ai parlé, qui se retrouvaient aux archives de la Gironde, en partie, et d’autres étaient disséminés ailleurs.

Tout a été retrouvé dans diverses archives par les juges d’instruction. Ça n’avait jamais été caché, c’était des documents qui étaient accessibles, sur lesquels il y avait des signatures, des ordres, des réquisitions de gendarmerie, etc. Donc on avait tout ça à charge, et en Défense, il fallait qu’il y ait la mémoire de Maurice Papon, la mémoire de tel jour, telle heure.

C’était infernal, c’était très difficile. C’est pour ça qu’il avait besoin de ses avocats pour maîtriser le dossier à ses côtés et l’aider à gérer les audiences. Et puis, il y avait quand même beaucoup de témoins de moralité, de témoins qui avaient été à son contact, notamment à Bordeaux, pour dire qu’il essayait de contester les ordres allemands, il essayait de les freiner, il essayait de les parasiter pour que ces ordres ne soient pas totalement accomplis.

Et il obtenait parfois des libérations de personnes qui avaient été raflées, comme Alice Slitinski, une jeune fille, une enfant, une adolescente, qui était la sœur de Michel Slitinski, le principal accusateur de Maurice Papon. Et on a prouvé au procès, c’est moi qui l’ai fait, que Maurice Papon avait obtenu, en négociant pied à pied avec les Allemands, la libération d’Alice Slitinski, la sœur de ce principal accusateur. Ça a été l’un des moments les plus forts du procès, dont ne parlent pas les médias lorsqu’ils font le résumé du procès dans tel ou tel documentaire. Parce que mettre en avant une audience extraordinairement en faveur de Maurice Papon, pour les médias, les grands médias, ça ne se fait pas. Mais la réalité, c’est que ça a été un moment choc au moment du procès, quand j’ai démontré qu’il avait été l’auteur des négociations avec les Allemands pour obtenir la libération d’Alice Slitinski, qui sinon partait dans un train de déportation à Drancy.

Et la suite, on peut l’imaginer, à l’époque on ne pouvait pas l’imaginer, mais nous on sait maintenant ce qu’il y avait en direction d’Auschwitz. À l’époque, Papon ne le savait pas, personne ne le savait. Mais quand la démonstration a été faite des négociations, des lettres, des démarches physiques auprès des autorités militaires allemandes, pour obtenir la libération d’Alice Slitinski, je peux vous dire que ça a été des heures extraordinaires en faveur de Maurice Papon.

C’est ce qui explique pourquoi de perpétuité on passe finalement à 10 ans, et pourquoi il est libéré après seulement 3 ans. C’est à cause d’audiencescomme celle-ci, qui démontre qu’il n’était, je le répète, ni un héros, ni un salaud, un fonctionnaire sous l’occupation, qui n’est pas libre de ses mouvements. On dit oui mais il suffisait de démissionner comme Jean Moulin, attendez, il n’y en a qu’un de Jean Moulin, tout le reste des fonctionnaires français ils n’ont pas démissionné.

Il y a même des juges qui ont appliqué, 100% des juges ont appliqué le statut des juifs de Vichy, 100% des juges ont participé à ces infamies, ils n’ont pas démissionné. Bon, ça prouve bien la difficulté de l’époque. Donc on avait énormément d’arguments pour montrer que Maurice Papon, contrairement au monstre froid qu’on décrivait, était doté d’humanité comme tout le monde.

Et on a eu aussi des témoins, comme je l’ai dit, qui sont morts en cours de procès, qui n’ont pas pu témoigner, comme Roger Samuel Bloch, ce résistant juif qu’il avait accueilli à la préfecture pour le cacher des Allemands. Et puis, tous ceux qui étaient morts, on a lu les procès-verbaux, les témoins favorables, j’entends, mais lire les procès-verbaux ce n’est pas suffisant, mais on ne pouvait pas faire autrement. Et s’ils étaient venus par dizaines à la barre, qui sait, peut-être que l’affaire basculait vers l’acquittement, ou trois ans de prison, enfin quelque chose de ridicule à la fin.

On ne le saura jamais en réalité, mais ce fut une très grande difficulté du fait que Maurice Papon était jugé, 56 ans après les faits, très grande difficulté pour la défense face à un cimetière de témoins. Cimetière de témoins dans lequel il y a eu quand même quelques vivants, heureusement, et c’est notamment une semaine entière où ont pu défiler, à la barre les témoins de moralité de Maurice Papon, et parmi lesquels il y avait de nombreux barons gaullistes, Olivier Guichard, Pierre Messmer, Claude Bouchinet-Serreulles… Tout ça ce sont des noms qui ne disent plus rien aux générations actuelles, mais ce sont des compagnons de la libération, des compagnons du général de Gaulle, des gens qui l’ont accompagné à Londres, qui ont été ces hommes, ces lieutenants une fois ensuite au pouvoir, devenant ces ministres, des héros de la résistance, des vrais, qui sont venus les uns après les autres à la barre.

Je ne vais pas citer tous les noms, il y en avait 7 ou 8, qui sont venus tous dire unanimes à la barre que Maurice Papon était des leurs. C’est-à-dire qu’il était des leurs dans la résistance administrative, qu’il était de la France libre, et que c’est la raison pour laquelle de Gaulle, après la libération, l’a nommé aux plus hautes fonctions. Tout simplement, en connaissance de cause des fonctions qu’il avait occupées à Bordeaux, et des documents qu’il avait pu signer.

Donc cette cohorte de barons gaullistes, de compagnons de la libération, qui est venue à la barre pendant une semaine, là aussi ça a été un gros choc dans le procès, et je l’ajoute bien sûr aux audiences dont je parlais tout à l’heure, celles qui m’ont marqué, la libération de Papon au début du procès, la libération d’Alice Slitinsky par Maurice Papon en négociant avec les allemands, j’ajoute cette semaine entière d’audiences successives où a défilé la cohorte des barons gaullistes. Ça, ça ébranlait vraiment l’audience, ça ébranlait les jurés, ça se voyait, parce qu’on voyait dans ces circonstances qu’on n’était pas en train de juger Barbie, le tortionnaire de la Gestapo. On n’était pas en train de juger Paul Touvier, le milicien, collaborationniste, antisémite, on voyait qu’on était en train de juger quelqu’un d’autre, d’une autre stature, d’une autre classe, d’une autre épaisseur, d’une autre humanité.

Et on a constaté, la cour, les jurés ont été obligés de constater que le dossier n’était pas exactement ce qu’on annonçait dans les médias depuis des mois. Ça se termine quand même par une condamnation, je le sais, mais dix ans seulement, et libéré au bout de trois ans, alors que tout le monde annonçait la perpétuité. Lorsqu’on est poursuivi pour crime contre l’humanité, ou même pour complicité de crime contre l’humanité, pour moi la seule peine envisageable, la seule peine crédible pour sanctionner le crime des crimes, c’est la perpétuité.

Je suis avocat, mais néanmoins je dis ceci, c’est la plus haute peine qui doit être prononcée, et je dis que si elle est limitée à dix ans, c’est que le dossier n’était vraiment pas celui qu’on nous avait annoncé.

·  Êtes-vous encore en contact avec la famille Papon ?

Alors pendant de longues années après l’affaire, je suis demeuré en contact avec non seulement la famille Papon, mais Maurice Papon lui-même, puisqu’il a survécu après le procès de 1997-98, il a survécu encore dix ans, trois ans en prison, puis après sa libération, il est mort en 2007.

Donc j’ai continué à devoir fréquenter, notamment professionnellement, Maurice Papon, parce qu’il y avait des choses à régler pendant dix ans, notamment financières, et puis après sa mort, je suis resté en contact avec sa famille, parce que forcément, dans le cadre d’un procès et d’une affaire qui s’est étalée pour moi sur plus de dix ans, on a tissé des liens, puis je le répète, il y avait des questions financières, de dommages-intérêts auxquels il avait été condamné, il fallait purger toutes ces questions.

Donc j’ai gardé des liens avec ses filles et son fils, mais l’une de ses filles est morte très rapidement, trop jeune, d’ailleurs, ce qui a effondré Maurice Papon, et puis il avait une autre fille, mais après le temps a passé, et puis les gens ont vieilli, les gens ont disparu, tout simplement, Maurice Papon, aujourd’hui, aurait 115 ans, il est né en 1910, donc imaginez l’âge de ses enfants, tout le monde a disparu désormais.

  Avec le recul, regrettez-vous d’avoir défendu un homme comme Maurice Papon ?

Ah non, avec le recul, non seulement je ne regrette pas d’avoir défendu un homme comme Maurice Papon, mais j’en suis d’une fierté sans limite.
Je suis très très fier d’avoir été, aux côtés de Jean-Marc Varaut, l’un des avocats de Maurice Papon dans ce procès historique et qui restera historique pour des siècles.
Donc rien que pour ça, peut-être que c’est un peu égocentrique, peut-être qu’on en conclura ce qu’on veut, mais rien que pour le fait d’avoir participé à un procès historique qui restera dans les livres d’histoire, à mon avis, pour des siècles, je suis très fier d’avoir été l’un des avocats de Maurice Papon.

Êtes-vous encore menacé par certaines personnes ?

Non, non, l’affaire est trop ancienne désormais.
Parfois il y a des remous médiatiques liés à un documentaire, mais on a été menacés, Jean-Marc Varaut, moi plus accessoirement, mais ça m’est arrivé, par des lettres, par des coups de fil, des choses comme ça. On a été menacés au moment du procès, mais tout ça est terminé depuis longtemps.

Mais j’ai eu l’occasion par la suite, des dossiers terroristes, d’autres dossiers de secte, tout ce que vous voulez, j’ai eu d’autres occasions de recevoir des menaces de mort ou de violence parce que je défendais un terroriste ou tel autre personnage, et ça ne me fait ni chaud ni froid, je n’ai jamais déposé plainte.

En réalité, il ne m’est jamais rien arrivé à la suite de ces menaces. Vous savez, les gens qui vous menacent anonymement sont souvent des fanfarons qui ne sont pas très crédibles, et moi quand je reçois une menace, j’en fais une légion d’honneur.

Quel serait votre mot de la fin ?

Je crois que le mot de la fin, je vous l’ai donné juste avant, en vous disant que j’étais très fier d’avoir défendu Maurice Papon parce que c’est un dossier historique dont on parlera encore dans quelques siècles.
Je crois que je l’ai déjà donné.

Je tiens à remercier chaleureusement Maître Francis Vuillemin pour sa disponibilité et son accueil. Il a généreusement accepté de répondre à mes questions et de me recevoir dans son cabinet afin d’échanger autour de ce procès. Je le remercie également d’avoir pris le temps de relire notre entretien avant la parution de cet article.

Je tenais également à remercier Laurence Varaut, fille de l’avocat Jean-Marc Varaut, qui a eu la gentillesse d’accepter que j’utilise une photo de son père pour illustrer la photo de couverture de l’article.

Pour en savoir plus sur ce procès, je vous invite à découvrir ce remarquable documentaire en trois parties.


Publié

dans

par

Étiquettes :