Laure Moulin : l’ombre courageuse derrière le héros

Présentez-vous-en quelques mots ?

Je suis journaliste à Marianne et historien spécialisé dans la Seconde guerre mondiale. Cet intérêt pour la période remonte à mon enfance : quand j’avais 7 ans, mes parents parlaient du procès du SS Klaus Barbie, à l’origine de la mort de Jean Moulin. Ils m’avaient expliqué ses enjeux. Je me souviens aussi d’un livre, acheté par ma mère, sur l’affaire de Caluire. Sa couverture reprenait la célèbre photo de Jean Moulin, et le personnage, avec son regard profond, cette écharpe, son chapeau, avait quelque chose de fascinant… Très tôt, je me suis intéressé à l’histoire, et d’excellents professeurs ont avivé cette passion.

Comment avez eu l’idée de ce livre ?

En travaillant entre 2009 et 2018 sur le projet de musée Jean Moulin de Saint-Andiol, un village du Nord des Bouches-du-Rhône qui fut le berceau de la famille depuis le XVIIIe siècle. Ces recherches avaient déjà nourri L’Autre Jean Moulin, l’homme derrière le héros, une biographie intimiste. Alors que je rassemblais des documents, des témoignages, des objets, je constatais qu’un personnage était omniprésent dans la vie de Jean Moulin, et même au-delà : sa sœur Laure, cette aînée dont, paradoxalement, on parlait bien peu. Or, son existence se révèle à la fois exceptionnelle et représentative d’autres destins de résistantes oubliées.

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire une biographie sur Laure Moulin ?

C’est d’abord une personnalité qui gagne à être connue. Elle est restée dans l’ombre de son héros de frère, dont elle n’a jamais voulu capter l’aura. Il faut d’ailleurs préciser qu’elle eut une existence propre, libre, de célibataire indépendante, faite de passions diverses et de voyages incessants. Ses choix de républicaine, ses engagements humanistes, comme infirmière volontaire dès 1914, ou de bénévole auprès de réfugiés espagnols de la « Retirada », ont joué un rôle de premier plan dans son action de résistante. Professeur d’anglais, elle fut la première, fin juin 1940, à encourager son frère à gagner Londres dans une lettre pleine d’allusions qu’eux seuls pouvaient comprendre. Elle a été sa première complice, la personne en qui le futur unificateur de la Résistance faisait une confiance aveugle, et sans laquelle sa mission n’aurait sans doute pas été menée à l’identique. Agent de liaison, courrier, responsable de documents ultra-sensibles, elle a pris tous les risques, non sans continuer à veiller au quotidien de leur vieille mère, tout en assurant son travail de professeur d’anglais, malgré le dégoût que lui inspirait le régime de Vichy.

Quels sont les trois mots pour qualifier Laure Moulin ?

Intelligente, courageuse, pudique.

Comment étaient sa relation avec son frère ?

C’était une relation complexe : en tant qu’aînée, elle a toujours voulu le protéger. C’est dire combien sa disparition l’a marquée. De 1943 jusqu’au début des années 1950, et même après, elle a enquêté sans relâche pour connaître la vérité, et les décisions de justice en faveur de celui qu’elle considérait comme le coupable l’ont profondément meurtrie… Ils étaient évidemment très complices, depuis leur plus jeune âge, et cette complicité est devenue vitale pendant la guerre. Laure était également admirative de sa brillante carrière dans l’administration préfectorale, et ils partageaient les mêmes opinions politiques. Aux côtés de son frère, elle était au cœur de l’histoire de la Résistance.

Comment avez-vous trouvé des informations sur Laure Moulin ?

Dans les archives familiales, conservées au musée Jean Moulin de la ville de Paris. Les documents des Moulin, d’abord conservés par Laure, y sont consultables, notamment les correspondances et toutes sortes de textes fort instructifs. Je me suis également appuyé sur les archives de ses connaissances, sur son dossier professionnel et diverses archives privées. J’ai également eu la chance de rencontrer des personnes qui l’avaient connue, comme Daniel Cordier, son éditrice Thérèse de Saint-Phalle, ou des membres de la famille Moulin.

Fut-elle aussi connue que son frère ?

Hormis son village natal de Saint-Andiol, aucune localité n’a donné son nom à une rue. Elle n’a d’ailleurs jamais cherché à être connue. À l’inverse, elle s’est battue pour que son frère devienne le plus célèbre des résistants. À la Libération, ce n’était pas gagné. Mais elle était de toutes les initiatives, couronnées par la panthéonisation en 1964. Présente à chaque cérémonie, chaque inauguration de plaque, elle était plus connue au sommet de l’État comme « gardienne de la mémoire familiale » que comme une authentique résistante (même si Laure Moulin a reçu la légion d’honneur et la Croix de guerre). Il n’est donc pas étonnant qu’à sa mort, le 31 décembre 1974, les nécrologies parues dans la presse mentionnent rarement son passé de résistante…

Il y a-t-il des descendants de la famille Moulin ?

Oui. Suzanne Escoffier, sa petite cousine, était la dernière personne de la famille à avoir connu Laure et Jean Moulin. Elle nous a quitté en novembre dernier. Mais cette branche de la famille peut compter sur Cécile et Gilbert Benoît pour veiller sur l’héritage historique.

Le mot de la fin ?

Que dire, sinon que la parution d’un livre est toujours un moment particulier, plus encore dans le contexte actuel… Cette biographie, la première de Laure Moulin, m’a demandé des années de travail. J’espère de tout cœur qu’il permettra de faire connaître Laure Moulin.

Je tenais remercier Thomas Rabino d’avoir eu la gentillesse et qui a pris du temps pour moi.

Vous pourrez retrouver son livre Laure Moulin – Résistance et sœur de héros.

La biographie va sortir le jeudi 7 janvier 2021 aux éditions Perrin.

https://www.lisez.com/livre-grand-format/laure-moulin/9782262047801


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