Quand Londres dominait le monde : plongée dans l’Angleterre victorienne

Je suis très heureux de vous proposer une nouvelle interview. Aujourd’hui, je suis ravi d’échanger avec Philippe Chassaigne, spécialiste de la Grande-Bretagne et de la famille royale britannique, professeur à l’université Bordeaux Montaigne.

Ensemble, nous aborderons l’époque victorienne, à laquelle il a consacré plusieurs travaux, notamment une biographie de la reine Victoria, publiée en 2017 dans la collection Folio Biographies, ainsi qu’une thèse intitulée Ville et violence. Tensions et conflits dans la Grande-Bretagne victorienne (1840-1914), parue en 2005.

Plus récemment, en 2024, il a fait paraître dans la même collection Folio Biographies un ouvrage consacré à la reine Élisabeth II.

Cependant, nous reviendrons aujourd’hui sur l’héritage de son aïeule et sur cette période historique majeure.

Pourquoi êtes-vous particulièrement passionné par l’époque victorienne ?

L’histoire britannique m’a très tôt passionné, notamment grâce à des séjours en Angleterre dès mon adolescence. Lors de mes études universitaires, j’ai naturellement choisi de me spécialiser dans l’histoire de la Grande-Bretagne.

Au sein de ce champ, le XIXᵉ siècle s’est rapidement imposé comme central, en raison du rôle exceptionnel joué par l’Angleterre entre 1815 et le début du XXᵉ siècle. Elle devient alors la première puissance industrielle, économique et coloniale mondiale, avec Londres au cœur de la mondialisation et la livre sterling comme monnaie de référence internationale.

Si d’autres pays ont pu la dépasser dans certains domaines — l’Allemagne sur le plan industriel en Europe ou les États-Unis en matière de production manufacturière mondiale , le développement de ces puissances s’est largement appuyé sur les capitaux et les services britanniques. Cette situation illustre une hégémonie britannique durable, qui se prolonge, selon moi, jusque dans l’entre-deux-guerres.

L’importance de l’empire colonial, le long règne de la reine Victoria et les grandes célébrations symboliques de la fin du XIXᵉ siècle ont renforcé cette spécificité britannique, expliquant l’attention particulière que j’ai portée à cette période dans mes travaux.

En quoi, selon vous, l’époque victorienne peut-elle être considérée comme révolutionnaire ?

La Grande-Bretagne ne connaît pas de révolution politique comparable à celle de la France, malgré une évolution progressive vers la démocratie. À la fin du XIXᵉ siècle, le suffrage universel n’est pas encore en place, mais le pays dispose d’un système démocratique efficace fondé sur le bipartisme et l’alternance entre libéraux et conservateurs.

En revanche, le caractère révolutionnaire apparaît sur les plans social et culturel. La Grande-Bretagne devient une société largement urbanisée et industrielle, marquée par l’essor des classes moyennes et par un mouvement ouvrier structuré autour des syndicats, à l’origine de la création du Parti travailliste en 1906.

Cette transition vers une société industrielle, voire quasi post-industrielle (à la fin du siècle, le secteur tertiaire fait jeu égal avec l’industrie dans la production de la richesse nationale), constitue une véritable révolution sociale.

Pensez-vous que l’époque victorienne marque une rupture entre un « avant » et un « après » dans l’histoire ? 

La première mondialisation économique s’amorce vers 1870 et se poursuit jusqu’au début de la Première Guerre mondiale. Elle repose sur une économie globalisée dont les flux commerciaux convergent vers la première puissance économique de l’époque, la Grande-Bretagne.

Il s’agit d’une véritable rupture, même si certains historiens identifient des formes antérieures de mondialisation, de l’Empire romain à la découverte du Nouveau Monde. Toutefois, une économie mondiale intégrant presque tous les continents apparaît véritablement avec l’Angleterre victorienne.

Comment définiriez-vous cette période en quelques mots ?

Cette période correspond à l’apogée de l’hégémonie mondiale de la Grande-Bretagne, alors véritable hyperpuissance, comparable aux États-Unis après 1991. Contrairement à cette situation récente, toutefois, l’hégémonie britannique s’est maintenue non pas une dizaine d’années, mais près d’un siècle.

Et justement, si le Royaume-Uni occupe la première place, quels sont les pays classés en deuxième et troisième position qui cherchent à succéder à l’Empire britannique ?

Il n’existe pas de concurrent capable de rivaliser avec la Grande-Bretagne dans l’ensemble des domaines. Sur le plan colonial, la France est son principal rival, mais son empire reste bien plus réduit que l’Empire britannique, qui couvre près d’un quart des terres émergées et de la population mondiale en 1914. L’Allemagne dispose de possessions coloniales limitées, tandis que les États-Unis ne possèdent qu’un empire marginal à la fin du XIXᵉ siècle.

Sur le plan militaire, la Royal Navy domine largement : même si les États-Unis, l’Allemagne ou la France se disputent les places suivantes, la supériorité britannique reste incontestée.

Ainsi, si des concurrents existent, ils ne le sont que dans certains secteurs, sans jamais constituer une rivalité globale face à la Grande-Bretagne.

Quel lieu représente, selon vous, le mieux l’esprit de l’époque victorienne ?

Les maisons du Parlement constituent un symbole majeur de l’héritage britannique. Reconstruites au XIXᵉ siècle dans un style néo-gothique après l’incendie du palais de Westminster, elles incarnent le modèle parlementaire dont la Grande-Bretagne est la « mère ».

Ce modèle a été largement exporté, notamment dans les pays du Commonwealth, mais aussi aux États-Unis, dont les institutions politiques — gouvernement par un « Cabinet », parlement bicaméral, organisation judiciaire et territoriale — s’inspirent fortement du système britannique, malgré l’absence de monarchie. La langue commune renforce cette continuité culturelle.

Le parlementarisme britannique a également influencé la France, en particulier sous la Restauration et la monarchie constitutionnelle, puis durablement à travers le maintien du bicamérisme sous les différentes Républiques.

Si je comprends bien, d’après ce que vous dites, l’Angleterre a été le modèle politique suivi par tous les pays majeurs aujourd’hui ?

Tous les pays n’adoptent pas le modèle politique britannique : l’Allemagne, notamment après 1870, ainsi que les empires russe et austro-hongrois, s’en écartent. En revanche, la monarchie constitutionnelle et le libéralisme politique et économique d’origine britannique se diffusent largement dans l’Europe libérale du XIXᵉ siècle, témoignant de l’influence durable de la Grande-Bretagne.

Ce modèle ne doit toutefois pas être idéalisé. L’industrialisation s’accompagne de graves difficultés sociales et d’une intervention tardive de l’État. L’expansion coloniale repose également sur des violences importantes, comme en Inde lors de la révolte des Cipayes, malgré l’émergence d’une classe moyenne et de certaines entreprises industrielles. Une large part de la population reste néanmoins confrontée à la pauvreté et aux famines.

Malgré ces limites, le bilan global confirme le rôle de la Grande-Bretagne comme hyperpuissance dès le XVIIIᵉ siècle.

Peut-on considérer la grève de 1905 comme un prélude à la révolution de 1947, c’est-à-dire à l’indépendance de l’Inde, ou pas ?

L’indépendance de l’Inde en 1947 ne pouvait pas être anticipée au début du XXᵉ siècle, car lle résulte d’une combinaison de facteurs imprévisibles. Durant la Première Guerre mondiale, les Britanniques ont fait des promesses vagues d’autonomie afin de rallier le parti du Congrès, alors encore autonomiste, sans les concrétiser réellement. Les réformes de 1919-1935 accordent une autonomie limitée aux provinces, mais l’Inde demeure une colonie sous l’autorité du vice-roi.

En 1939, l’engagement de l’Inde dans la Seconde Guerre mondiale sans consultation des partis nationalistes provoque une rupture : le Congrès devient ouvertement indépendantiste. Après la guerre, la dégradation des relations entre hindous et musulmans et l’épuisement financier de la Grande-Bretagne rendent le maintien de l’ordre impossible. L’indépendance est alors proclamée dans l’urgence en août 1947.

Les deux guerres mondiales ont ainsi joué un rôle d’accélérateur décisif dans un processus impossible à prévoir auparavant.

Quel personnage, réel ou fictif, incarne le mieux cette période de l’histoire ? Avez-vous une anecdote méconnue à son sujet ?

            Je pencherai pour Oscar Wilde : auteur à succès, notamment de pièces de théâtre, dans les années 1880-1890. Son homosexualité, cachée – mais à peine illustre bien les contradictions d’une époque, entre flamboyance littéraire et vie privée. 

Oscar Wilde, célèbre auteur, est notamment connu pour ses œuvres telles que « Le Fantôme de Canterville », « Le Crime de Lord Arthur Savile » et « Le Portrait de Dorian Gray ».

Quelle invention auriez-vous aimé découvrir durant cette période, et en quoi a-t-elle été révolutionnaire pour son époque ?

            Je pencherai pour le procédé Bessemer, breveté 1855, qui permet de fabriquer de l’acier en grande quantité à partir de la fonte brute en l’oxydant. Basé à Sheffield, grande ville métallurgique, Bessemer a ainsi ouvert la voie à la production d’un matériau qui nous entoure tous les jours. 

À quel événement historique de l’époque victorienne auriez-vous aimé assister ?

Procession de la reine Victoria, Regent Street, photo 1887

Les jubilés de la reine Victoria, en particulier ceux de la fin du XIXᵉ siècle, ont profondément marqué les esprits et ont servi de modèle aux jubilés ultérieurs. Leur structure — défilés, feux d’artifice, repas de rue et moments de communion nationale — s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui, comme l’a montré le jubilé de platine d’Élisabeth II en 2022.

Si ces célébrations rassemblent des populations socialement et ethniquement très diverses aujourd’hui, la société britannique de l’époque victorienne était bien moins plurielle, la présence étrangère se limitant essentiellement à quelques communautés européennes et coloniales.

Quelle œuvre picturale représente le mieux cette époque selon vous ? Appréciez-vous uniquement cette œuvre ou plus largement le travail du peintre ?

J’ai une tendresse particulière pour le tableau de 1854 de Dante Gabriel Rossetti, le peintre phare de la Fraternité Pré-Raphaélite, intitulé « Found » (« Trouvée »), qui représente un jeune paysan venu en ville vendre un veau qui trouve son ancienne amoureuse jetée à la rue par la prostitution (son teint verdâtre indique qu’elle est malade de la syphilis…). Outre le caractère éminemment touchant du sujet, le tableau illustre bien la difficile condition des jeunes femmes de condition modeste, souvent contraintes de quitter la campagne pour venir à la ville, avec tous ses dangers.

Found par Dante Gabriel Rossetti

Le mot de la fin ?

Rule, Britannia! est une chanson du XVIIIᵉ siècle qui tient lieu d’hymne non officiel britannique, aux côtés de God Save the King/Queen. Traditionnellement interprétée lors de la Last Night of the Proms, elle a récemment suscité des controverses liées à la cancel culture, certains la jugeant belliciste.

Cette critique est, selon moi, infondée. Rule, Britannia! n’exalte pas la guerre, mais l’attachement britannique à la liberté, comme l’exprime clairement le refrain affirmant que les Britanniques ne seront jamais des esclaves. Écrite dans le contexte des conflits du XVIIIᵉ siècle contre des puissances absolutistes, notamment la France de Louis XV, la chanson célèbre l’idéal du freeborn Englishman et l’indépendance nationale, une valeur que je considère profondément positive.

Je remercie chaleureusement Philippe Chassaigne pour cet échange riche et éclairant. Historien de la Grande-Bretagne et de la famille royale britannique, il a publié en 2024 une biographie de la reine Élisabeth II dans la collection Folio Biographies. Il avait déjà fait paraître, dans cette même collection, un ouvrage consacré à la reine Victoria en 2017.


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