Il y a des voix et des visages qui façonnent une vocation. Pour moi, tout a commencé devant le rituel du 20 heures sur France 2. Derrière l’écran, je regardais avec fascination ces grands reporters nous transmettre le pouls du monde. Si plusieurs noms ont marqué mon esprit, l’un d’eux a particulièrement agi comme un modèle : Alain de Chalvron.
De Pékin à Washington, il a su transformer l’actualité brute en récits habités, rendant l’Histoire immédiate, tangible et profondément humaine. Aujourd’hui, l’enfant que j’étais réalise un rêve en inversant les rôles. J’ai eu le privilège d’interviewer celui qui a couvert les plus grands basculements de notre époque, pour qu’il nous raconte son parcours.
Dans cet entretien exclusif, Alain de Chalvron nous ouvre son carnet de bord. Des rives du Grand Canyon aux décombres des Philippines, entre souvenirs de terrain et réflexions sur un métier de passion confronté aux défis de l’intelligence artificielle, il nous livre l’envers du décor. Rencontre avec un témoin privilégié qui a vu le monde s’écrire sous ses yeux.
Quel a été votre plus beau souvenir de reportage ?
En Chine, j’ai fait plein de choses merveilleuses. C’était d’abord un pays que je ne connaissais pas et que j’ai découvert, et il s’y trouve des choses vraiment extraordinaires. Ce fut une très belle expérience.
Mais si vous me demandez mon plus beau souvenir, c’est peut-être ce jour où j’ai fait un reportage sur le Grand Canyon avec un groupe d’évangélistes créationnistes qui croyaient que la création du monde s’était faite en six jours.
Le spectacle du Grand Canyon était merveilleux en soi ; nous étions en rafting sur plusieurs jours et nous couchions chaque soir sur une plage le long du canyon. Mais l’autre aspect extraordinaire, c’étaient les évangélistes eux-mêmes : ils étaient charmants et très gentils avec moi, bien que je leur aie dit que je ne croyais pas du tout à leur théorie. C’était tellement incroyable de les entendre dire, en avançant dans le canyon : « Ah, ça, c’est du premier jour, ça, c’est du deuxième jour… »
Au total, cela faisait un reportage à la fois magnifique et très amusant, car quand on vous dit ça, on ne peut pas s’empêcher de se dire que le type est un peu fou.
Quelle a été la rencontre qui vous a le plus marqué au cours de votre carrière ?
Au cours de ma carrière, j’ai vu beaucoup de personnalités importantes, notamment les présidents américains que j’ai tous connus, sauf Trump. Mais la personne qui m’a le plus marqué, c’est un simple curé, un jésuite qui vivait en Inde. J’y étais allé pour préparer une visite du pape alors que j’étais correspondant à Rome. Ce prêtre se consacrait entièrement au bien-être des gens à Madras et avait adopté des milliers d’enfants des rues. Il les hébergeait, les nourrissait et s’en occupait alors qu’ils n’avaient plus rien. C’était un personnage merveilleux qui respirait la volonté de faire le bien ; c’était son seul but et ce petit personnage m’a terriblement ému.
Il y a-t-il une rencontre qui vous a déçu ?
En revanche, j’ai vécu une déception intellectuelle avec Barack Obama. Lors de son élection, j’étais correspondant aux États-Unis et j’ai tout de suite misé sur lui, car je pensais que les républicains n’avaient aucune chance après les années Bush, même si leur candidat, McCain, était un type formidable qui aurait fait un très bon président. J’ai suivi toute la campagne d’Obama et j’étais tellement heureux quand il a été élu. Je me souviens, j’étais en direct à trois heures du matin à Washington et j’ai pleuré d’émotion en voyant le premier président noir. Mais au fil des années, j’ai été déçu par son manque de courage. Après son discours du Caire, j’ai cru qu’il allait enfin favoriser la création d’un État palestinien, mais il n’en a rien fait. Puis il y a eu l’histoire de la Syrie, où il s’est débiné. Finalement, j’ai été déçu par cet homme, sans doute parce que j’avais placé trop d’espoir en lui.
Y a-t-il une image de reportage que vous n’avez jamais oubliée ?
J’ai vécu beaucoup de moments forts, mais si vous me demandez d’en citer un qui m’a particulièrement ému, c’est celui du typhon aux Philippines, dans la ville de Tacloban, qui avait été quasiment rayée de la carte. C’était un reportage extrêmement dur et émouvant ; il y avait des morts partout, ça sentait la mort, c’était vraiment effroyable. Il n’y avait plus ni eau, ni électricité, ni rien du tout.
Au cours de ce reportage, nous nous sommes rendus à l’aéroport de Tacloban, là où l’armée philippine regroupait les survivants pour les évacuer vers Manille. Des centaines de personnes attendaient un vol et, au milieu de la foule, j’ai vu une femme avec deux toutes petites filles dans les bras, des jumelles de six ou huit mois maximum. On voyait qu’elles allaient mourir. Elles avaient les yeux fermés, elles respiraient à peine, tout cela simplement parce qu’elles n’avaient pas d’eau.
Heureusement, nous avions fait quelques provisions et nous avions une bouteille avec nous. Nous leur avons donné à boire et, sous nos yeux, elles ont ressuscité. C’était comme une fleur qui s’épanouit tout d’un coup ; c’est quelque chose que je n’ai jamais oublié. J’espère qu’elles sont encore en vie aujourd’hui. Nous avons d’ailleurs usé de notre statut de journalistes pour leur obtenir une place dans le premier avion et elles ont pu partir. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles, naturellement, mais je me dis que nous leur avons peut-être sauvé la vie. Finalement, s’il ne fallait retenir qu’une seule chose de toute ma carrière, au fond, ce serait peut-être celle-là : avoir sauvé la vie de deux petites filles.
Au cours d’un tournage, vous est-il déjà arrivé de vous dire : “Là, je suis vraiment proche du danger” ?
J’ai vécu pas mal de situations dangereuses, mais on ne les ressent pas vraiment sur le moment. Quand on est dans le bain, on essaie surtout de sauver sa peau et de se protéger ; on ne se dit pas « je vais mourir », mais plutôt « il ne faut pas que je meure ». Au fur et à mesure des années, on finit par apprendre comment se protéger en temps de guerre et on prend des précautions. Mais cela m’est arrivé plusieurs fois, oui, et en particulier au Liban.
Y a-t-il un événement que vous auriez aimé vivre en tant que citoyen plutôt qu’en tant que journaliste ?
Oui, il y a un événement que j’aurais aimé vivre, c’est la chute du mur. J’aurais vraiment voulu être là, car j’ai passé mon enfance à Berlin. Mon père était diplomate et nous étions justement dans la ville au moment où le mur a été construit. Ne pas avoir assisté à sa chute est un regret, car je n’y étais pas ; à ce moment-là, j’étais directeur et je n’étais malheureusement pas sur le terrain comme journaliste. C’est vraiment un événement que j’aurais voulu vivre, à la fois pour des raisons personnelles liées à mon passé berlinois, mais surtout parce qu’il s’agit d’un événement historique majeur.
Comment voyez-vous l’avenir du journalisme ?
Je vois l’avenir de mon métier d’une façon assez compliquée. La première raison, c’est la prolifération des fake news et la facilité déconcertante avec laquelle on peut les créer aujourd’hui. N’importe qui ayant quelques connaissances en intelligence artificielle peut fabriquer n’importe quoi. De ce fait, le travail de tri entre le vrai et le faux va devenir de plus en plus ardu. C’est d’ailleurs déjà difficile : la plupart des rédactions ont désormais un service dédié à la vérification de l’information.
J’ai été particulièrement frappé par une vidéo d’Obama où il disait, en substance, que Trump était un imbécile ou une merde. Évidemment, c’était un faux, mais c’était tellement criant de vérité ! En plus, comme on sait qu’il le pense, on se demande vraiment comment on peut arriver à un tel résultat. C’était il y a déjà quelques années, et je me suis dit que ce serait vraiment complexe pour les jeunes journalistes de démêler le vrai du faux.
Ma deuxième inquiétude pour ce métier est également liée à l’intelligence artificielle. Je me demande si, un jour ou l’autre, on ne finira pas par se passer des journalistes. Pas entièrement, c’est certain, car le terrain restera indispensable. Mais pour tout le reste faire des synthèses ou même présenter un journal on mettra peut-être un robot ou je ne sais quoi. Tout cela m’inquiète un peu.
Et celui du métier de grand reporter ?
Je pense que mon métier est, malgré tout, ce qui est le moins menacé, car il faut impérativement aller sur le terrain. C’est là que je récolte les informations et les histoires que je veux raconter, et je reste convaincu qu’il y aura toujours besoin de cela. Cependant, cela ne représente qu’une toute petite fraction de la profession, particulièrement pour nous, les reporters qui nous rendons sur des terrains de guerre ; nous ne sommes vraiment pas très nombreux.
Si je pense que cette dimension sera préservée, je ne suis pourtant pas certain qu’on ne finira pas par trouver un moyen de la remplacer à l’avenir. Je prends l’exemple des photographes de guerre : aujourd’hui, il suffit de tirer des images d’une vidéo pour obtenir un visuel. Je me demande donc si un photographe sera toujours jugé nécessaire. Certes, il fait un travail bien meilleur qu’une caméra puisqu’il construit véritablement son image, mais si l’objectif est de faire des économies, on peut simplement se contenter d’un plan vidéo pour éviter de payer un reporter. Pour tout vous dire, cela me fait un peu peur.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui rêve de faire ce métier ?
Je pense que c’est le plus beau métier du monde et qu’il faut donc se lancer. Il faut avoir le courage de ramer un peu au début, parce que c’est difficile, et il faut aussi savoir compter sur la chance, car elle fait partie intégrante de cette profession.
Aujourd’hui encore, et ce malgré mes craintes pour l’avenir, j’encourage les autres à le faire. Pour moi, c’est vraiment le plus beau métier du monde : celui qui vous permet d’être là où les choses se passent et qui vous offre l’opportunité de rencontrer des gens extraordinaires. C’est une profession qui vous permet de vous adresser directement à vos concitoyens, à vos téléspectateurs, vos auditeurs ou vos lecteurs. On garde un contact permanent avec les gens, et c’est pour cela que je reste convaincu que c’est le plus beau métier qui soit.
Pour conclure, quel serait votre mot de la fin ?
Mon mot de la fin serait un message d’encouragement pour que les jeunes choisissent cette voie. Il ne faut surtout pas se laisser intimider par la façon dont les politiques décrivent notre métier. Il est vrai que nous leur faisons parfois du mal, alors ils se défendent, mais il ne faut pas y prêter attention. Ce qu’il faut, c’est être très rigoureux et avoir du courage. Mon dernier mot sera donc celui-ci : faites ce métier.
Je tenais à remercier à Alain de Chalvron pour sa générosité et sa bienveillance. Au-delà des réponses à mes questions, il m’a offert un peu de ce temps précieux qui a marqué sa carrière, transformant ce rêve d’enfant en un moment de transmission inoubliable.
