Arnaud Teyssier nous parle de Philippe Seguin

Aujourd’hui, je suis très heureux de parler avec Arnaud Teyssier, historien et biographe de plusieurs personnalités et spécialiste de la Ve République. Ensemble, nous allons discuter de Philippe Séguin, un homme considéré comme « gaulliste social », opposé au Traité de Maastricht et qui a été député-maire d’Épinal dans les Vosges de 1983 à 1997 (député dès 1978, maire à partir de 1983).

En quelle année avez-vous rencontré Philippe Séguin ? Comment s’est faite cette rencontre ?

Arnaud Teyssier explique qu’alors qu’il entrait à l’ENA en décembre 1989, il rencontra Philippe Séguin pour la première fois. Ce dernier présenta à la nouvelle promotion le stage qu’il offrait dans sa mairie d’Épinal, alors que l’usage le plus courant était de choisir entre une préfecture et une ambassade. Le biographe raconte qu’il eut, l’après-midi même, un entretien avec son directeur des stages où il lui exprima son souhait de réaliser ce stage à Épinal. Il débuta ce stage en janvier 1990, mais ce n’est qu’à la fin du mois qu’il rencontra véritablement Séguin, et il demeura à la mairie d’Épinal jusqu’en août 1990.

Par la suite, il devint collaborateur de Philippe Séguin à l’Assemblée nationale en 1995, et ce, jusqu’à la dissolution de 1997. Ensuite, de manière officieuse, lorsque Séguin devint président du RPR jusqu’à la moitié de l’année 1998, ils restèrent en contact jusqu’au décès de Philippe Séguin survenu en janvier 2010. 

Quelle image avez-vous eue de lui quand vous l’avez rencontré pour la première fois ?

Arnaud Teyssier m’a expliqué qu’avant de faire son stage, il le connaissait simplement de réputation parce qu’il avait été ministre. Mon interlocuteur m’a expliqué qu’il était assez impressionné par sa grande taille et son fort caractère, avec notamment une voix très forte. Il découvrait que Philippe Séguin avait un caractère très compliqué notamment quand on ne le connaissait pas bien : capable d’être tout à effet charmant un jour, mais de ne pas vous adresser la parole le lendemain matin et de ne pas parler avec vous durant toute la journée. Son collaborateur m’a expliqué qu’il lui a fallu des semaines pour comprendre son caractère. Notamment, lorsqu’il avait assisté à de fortes colères, heureusement jamais dirigées contre lui personnellement.

Ce fut seulement après 3 à 4 mois qu’Arnaud Teyssier comprit vraiment le caractère de Philippe Seguin : il avait besoin d’une relation directe, frontale, qui pouvait être vraiment intéressante, mais à condition de ne pas le craindre et de ne jamais lui cacher la vérité. « Il avait besoin de quelqu’un, en face de lui, qui fût stable et constant ».

Il m’explique que c’était un homme très angoissé, « qu’il avait peur qu’on lui mente, peur qu’on lui dissimule la vérité des choses ». Si vous étiez toujours constant face à lui, cela le rassurait. Mais ce n’était pas facile.

Quelle image gardez-vous de cet homme au caractère très compliqué après toutes ces années ?

Il m’explique que Philippe Séguin possédait une intelligence exceptionnelle et se montrait extrêmement rapide dans ses raisonnements, notamment dans sa façon de travailler, ce qui rendait difficile la collaboration avec lui. Arnaud Teyssier me dit qu’il faut comprendre que Philippe Séguin raisonnait toujours très rapidement et qu’il fallait toujours être en alerte, car il maîtrisait parfaitement les dossiers. Il avait un véritable sens politique. Le biographe m’explique qu’il éprouvait de l’admiration pour Séguin et que pour lui, c’était un homme d’État de grande envergure.

Il y a quelques années, vous décidez de lui consacrer une biographie, pourquoi ce choix ?

L’auteur m’explique que vers 2013-2014, il a pris la décision d’écrire une biographie afin de présenter aux générations futures qui était Philippe Séguin, un vrai livre d’histoire même s’il l’avait personnellement connu, pour montrer qu’il avait laissé sa marque dans son époque. Cependant, son biographe m’a expliqué qu’il avait hésité, car il avait très bien connu la personne en question et qu’il ne savait pas s’il pourrait prendre suffisamment de distance avec le personnage, disparu peu de temps auparavant.

Pourquoi avez-vous intitulé cette biographie « Philippe Séguin Le remords de la droite » ?

Arnaud Teyssier a été très frappé par sa mort, qu’il a apprise le matin même par un de ses amis qui travaillait à l’Élysée. Le biographe me raconte qu’il a été saisi par l’importance que la presse a donnée alors à sa mort de nombreux médias ont consacré des pages entières à l’événement, sachant pourtant qu’il avait quitté la politique 10 ans plus tôt, et sur un échec, celui de la mairie de Paris. Quand il a assisté à la messe qui s’est déroulée aux Invalides et qu’il a vue tout le personnel politique aligné, avec en tête le président de la République, le Premier ministre, il a eu le sentiment qu’aux yeux de tous une figure importante de la vie politique venait de disparaître. Quelqu’un de singulier et qui n’avait pas d’équivalent. Tout le monde pensait que c’était une grande perte, mais en même temps régnait une sorte de soulagement parce que « c’était une ombre, comme un reproche, qui pesait beaucoup sur la politique ». Un mélange de tristesse et de soulagement, ce qui nourrissait un certain remords. Le remords d’avoir laissé passer une figure politique qui fut exceptionnelle et qui aurait pu jouer un rôle plus important. Remords de la droite, mais pas seulement, remords de la politique tout entière, également à gauche.

Si vous deviez utiliser trois mots pour qualifier la vie et la carrière de Philippe Seguin, quels seraient-ils ?

La fulgurante ascension politique de Philippe Séguin a été particulièrement remarquée dans les années 1990. Son alliance avec Charles Pasqua, son rôle dans la campagne contre le Traité de Maastricht et sa présidence de l’Assemblée nationale l’ont propulsé au premier plan de la scène politique. Il était l’homme auquel tout le monde pensait. Sa notoriété fulgurante, caractérisée par sa brièveté et sa rapidité, a également suscité des réactions mitigées. Nombreux sont ceux qui ont cherché à lui barrer la route vers le pouvoir.

Cependant, sa carrière politique a été marquée par une certaine déception. Son destin inachevé, sa disparition prématurée à l’âge de 66 ans, ont fait qu’il n’a pas pu rompre vraiment avec ce qu’était devenue la droite ni construire son propre mouvement politique, comme certains l’espéraient.

Malgré tout, le souvenir de Philippe Séguin reste évocateur et prometteur. Comme l’a souligné Arnaud Teyssier, ses paroles résonnent encore aujourd’hui et nous aident à comprendre les événements qui ont marqué la France à l’époque, et dont les conséquences sont si perceptibles aujourd’hui, notamment le Traité de Maastricht. Philippe Séguin incarne ainsi une figure importante de la politique française, dont l’influence perdure dans le paysage politique contemporain.

Pensez-vous que ce fut un regret pour lui de n’avoir pas pu devenir Premier ministre ou président de la République, ou bien Maire de Paris ?

Arnaud Teyssier m’explique qu’il était toujours ambitieux, il voulait accéder au pouvoir pour pouvoir mettre en œuvre les idées qu’il avait en lui. Sa vie était une course d’obstacles, toujours aller plus haut non par ambition gratuite ni par attrait pour le pouvoir et l’argent, mais pour agir. Ce n’était pas un homme qui aimait profiter du pouvoir, s’en servir pour manipuler les autres. C’était vraiment quelqu’un qui était attiré par le pouvoir de faire des choses. C’était un homme qui avait une très grande curiosité intellectuelle, beaucoup de respect pour les universitaires. C’était un homme qui avait une conception de la politique très élevée et très inspirée par le gaullisme.

Arnaud Teyssier peut raconter que peu de temps avant la mort de Philippe Séguin, ce dernier lui avait semblé très près de refaire de la politique. Mais il était physiquement usé, et s’en rendait probablement compte.

« Le Séguin de la fin que j’ai connu, c’était un Séguin mélancolique ».

Peut-on parler de lui comme d’une figure majeure de la Ve République ?

Oui, selon le biographe, Arnaud Teyssier, Philippe Séguin est une figure majeure, car il avait un profond respect pour les institutions et une très bonne compréhension de celles-ci. Notamment, l’auteur m’a raconté que lors de la dissolution de l’Assemblée nationale en 1997, Séguin exprima sa désapprobation. lI montrait toujours son mécontentement lorsque l’on touchait aux institutions, lorsqu’on trahissait leur esprit. Il reste la figure gaullienne la plus authentique de toute la Ve République .

Pensez-vous qu’il y ait dans la nouvelle génération des successeurs à Philippe Seguin parmi les hommes et femmes politiques actuels ?

Pour l’auteur, il n’en voit pas vraiment quel que soit le bord politique, qu’ils soient de gauche ou de droite, mais il est certain qu’il demeure un modèle pour certains hommes politiques actuels, notamment pour le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, qui admire le gaulliste social qu’était Séguin. Mais il continue de fasciner et d’inspirer, y compris des étudiants qu’il a eus comme élèves et qui, alors qu’ils étaient tout juste nés au début des années 1990, éprouvent de la fascination pour lui.

Quel serait votre mot de la fin ?

Mélancolique car cela lui rappelle des souvenirs qui l’ont touché et qui l’ont marqué. Cela marque de l’avoir connu et d’avoir travaillé avec lui. Cela l’a marqué d’écrire un ouvrage sur lui. Petite touche de mélancolie quand on voit la situation désespérante de la politique actuelle me dit Arnaud Teyssier. Quand on touche à la matière gaullienne, on a envie d’agir. Il me raconte que le fait d’avoir travaillé avec Philippe Seguin donne toujours, malgré tout, le désir d’agir. C’était quelqu’un qui pouvait se décourager mais il y avait toujours en lui une énergie qui revenait.

Je tenais à remercier Arnaud Teyssier qui a eu la gentillesse de répondre à mes questions.

Pour en savoir plus sur Philippe Séguin, vous pouvez lire la biographie que lui a consacré mon invité « Philippe Séguin. Le remords de la droite » sorti aux éditions Perrin : 

https://www.lisez.com/livre-de-poche/philippe-seguin/9782262085643

Je vous conseille également de voir le documentaire réalisé par Serge Moati que vous pourrez retrouver sur la plateforme YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=DIz9cYmRTlI


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