Bertrand Tessier nous dévoile l’homme derrière le Stetson et les Ray-Ban

La biographie de Jean-Pierre Melville, intitulée « Jean-Pierre Melville Le Solitaire » par Bertrand Tessier, publiée par les éditions Fayard. Melville, cinéaste emblématique des années 1950 aux débuts des années 1970, dont on célèbre cette année les 51 ans de sa disparition, a influencé de nombreux réalisateurs comme Quentin Tarantino, John Woo et tant d’autres. Bertrand Tessier, auteur de biographies sur Michel Sardou, Judy Garland et d’autres, offre ici une nouvelle occasion de (re) découvrir ce réalisateur légendaire, célèbre pour ses Ray-Ban et son chapeau Stetson.

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire sur ce réalisateur ? 

Premièrement, il m’explique qu’il n’y avait pas d’ouvrages consacrés à Jean-Pierre Melville avant la publication de son propre livre. Deuxièmement, Bertrand Tessier, grand admirateur de ses films, considère Le Samouraï comme un film fondamental et le qualifie de « chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre ». Il me confie que c’est son film préféré et m’explique comment Jean-Pierre Melville en est venu à réaliser un tel chef-d’œuvre. 

Peut-on parler de Jean-Pierre Melville comme d’un pionnier du polar français ?

L’auteur m’explique que Jean-Pierre Melville n’était pas un pionnier du polar français, car de nombreux films du genre avaient été réalisés avant lui. Il précise que le polar existait depuis le début du cinéma parlant et qu’il a été particulièrement prolifique dans les années 1950, avec des films interprétés par des acteurs comme Jean Gabin, Lino Ventura dans ses débuts, ainsi que des figures moins connues comme Raymond Pellegrin et Paul Frankeur. Il souligne que le polar fait partie d’une grande tradition du cinéma français et ne se limite pas au cinéma américain.

L’auteur mentionne également le film Bob le Flambeur, qu’il apprécie beaucoup, en soulignant qu’il s’inscrit clairement dans la tradition du polar français. Il précise que le scénario a été écrit par Auguste Le Breton, un auteur de la Série Noire connu pour ses nombreux romans adaptés au cinéma. « Il va utiliser le genre pour lui donner une autre dimension », m’explique le biographe.

Il ajoute que Jean-Pierre Melville n’a pas exclusivement réalisé des polars, citant notamment Le Silence de la Mer, Léon Morin, Prêtre, et L’Armée des ombres. Cette trilogie, consacrée à la Résistance, ne relève pas du genre policier. En revanche, l’originalité de Melville réside dans sa capacité à prendre les codes du polar et de la tradition du genre pour en faire quelque chose de plus abstrait, transformant les intrigues en méditations sur des thèmes tels que la vie, la solitude et la mort.

De nombreux cinéastes, tels que Quentin Tarantino ou John Woo, considèrent Jean-Pierre Melville comme un modèle. Pensez-vous que le réalisateur Français Olivier Marchal est l’un de ses dignes successeurs ? 

Olivier Marchal, grand admirateur de Jean-Pierre Melville, reconnaît que leurs styles cinématographiques sont très différents. Ce qui est remarquable chez Jean-Pierre Melville, c’est qu’il a véritablement ouvert la voie. Il a influencé plusieurs générations de cinéastes.

Bien que la mise en scène d’Olivier Marchal soit plus flamboyante et baroque par rapport à la froideur et au style polaire de Melville, l’influence de ce dernier est manifeste. Des cinéastes du monde entier, comme Quentin Tarantino aux États-Unis, qui admire particulièrement « Le Doulos », ont été marqués par lui. 

J’ai récemment réalisé une interview avec Taylor Hackford, le réalisateur de « Ray » et « L’Avocat du Diable », pour les bonus de la dernière édition restaurée de « Le Samouraï ». Hackford a aussi exprimé combien Melville l’a influencé.

En Europe, l’influence de Melville est également palpable. Par exemple, Michael Winner, un réalisateur anglais qui a fait carrière aux États-Unis, évoque une forte inspiration de Melville dans les dix premières minutes de « Le Flingueur » avec Charles Bronson. En Italie, Fernando Di Leo est un autre exemple de réalisateur marqué par Melville, reprenant même certains codes vestimentaires de ses films.

Enfin, en Asie, Jean-Pierre Melville a également laissé une empreinte, notamment sur les cinéastes de Hong Kong comme John Woo et Johnnie To, qui ont renouvelé le genre du film d’action en s’inspirant de son œuvre.

Si vous pouviez avoir un échange avec Jean-Pierre Melville aujourd’hui, quelle question aimeriez-vous lui poser concernant son travail ou sa vision du cinéma ?

Bertrand Tessier me dit « Est-ce que vous auriez pu faire autre chose que du cinéma ? »

Selon de nombreux témoignages, Melville avait un tempérament colérique. Peut-on parler de lui comme d’un réalisateur perfectionniste ?

Oui, perfectionniste, sans aucun doute. C’était quelqu’un de méticuleux, mais vous savez, il incarnait véritablement le rôle d’auteur dans son intégralité. C’était un homme qui écrivait ses propres scénarios. Lorsqu’il réalisait un film, il le faisait chez lui, car il possédait ses propres studios. Il s’impliquait beaucoup dans le montage qui se faisait aussi chez lui. Il entretenait un lien très personnel et presque possessif avec ses œuvres.

Quant à son tempérament colérique, c’est un autre aspect de sa personnalité, qui reflète aussi les personnages qu’il avait créés. Il y avait Jean-Pierre Grumbach, l’homme de tous les jours, et puis il y avait Jean-Pierre Melville, le pseudonyme qu’il a adopté après la guerre et pendant la Résistance. Melville était une figure publique avec un style distinctif : le célèbre Stetson, le trench-coat beige, les Ray-Ban, etc.

Je pense que ces traits de caractère et cette apparence faisaient également partie intégrante de son personnage.

S’il était encore en vie, que penserait-il du cinéma d’aujourd’hui ? L’aimerait-il ?

La question est : quel est le cinéma d’aujourd’hui ? Est-ce celui des blockbusters américains ou celui des films d’auteur à la française ? En quelque sorte, il se situait entre les deux. Il cherchait à créer des œuvres profondément personnelles tout en visant un large public. Rien ne l’a plus réjoui que le succès du « Cercle Rouge », un véritable raz-de-marée dans les salles de cinéma lors de sa sortie.

À l’inverse, rien ne l’a plus affecté, au point que cela a presque contribué à sa perte, que l’échec de « Un Flic » qui n’a pas réussi à réitérer le succès du « Cercle Rouge ». Ainsi, il cherchait à concilier la popularité et l’expression personnelle. Aujourd’hui, cette dichotomie semble plus marquée : d’un côté, les blockbusters et de l’autre, les films d’auteur.

Se retrouverait-il dans ce paysage cinématographique moderne ? 

C’est difficile à dire, mais est-ce vraiment essentiel ? Les États-Unis ont toujours eu des « mavericks », ces créateurs inclassables, réfractaires aux conventions. Melville était l’un de ces mavericks. Ces figures marginales bousculent les normes et font avancer le cinéma. Quentin Tarantino est un parfait exemple de maverick dans le cinéma américain contemporain, créant des œuvres qui se distinguent par leur originalité.

Melville faisait aussi partie de cette catégorie, innovant tout en restant fidèle à ses propres codes. Il n’était pas un cinéaste ordinaire mais un créateur unique avec une forte personnalité, imposant sa marque tant dans ses thèmes que dans sa façon de tourner. Ces deux aspects étaient indissociables.

Quel est, selon vous, le chef-d’œuvre de sa carrière ?

Lorsque je revois « Le Cercle Rouge », je suis convaincu que c’est son meilleur film. Lorsque je regarde « L’Armée des Ombres », je pense la même chose. Et quand je revois « Le Deuxième Souffle », je suis tout aussi impressionné. À chaque visionnage, je découvre de nouvelles choses, ce qui me révèle toujours de nouvelles perspectives. Cependant, j’ai une affection particulière pour « Le Samouraï », car je trouve que ce film touche à la perfection.La rencontre entre Delon et Melville sur ce film est l’une des plus belles rencontres entre un réalisateur et un acteur.

Quel film de Jean-Pierre Melville conseilleriez-vous à un jeune fan de cinéma ou à un étudiant en études audiovisuelles ?

« Le Samouraï » est sans conteste un chef-d’œuvre, car il y a quelque chose d’absolument exceptionnel dans ce film. Il mêle de manière unique une thématique profonde avec une histoire qui pourrait sembler banale : celle d’un tueur à gages trahi par son employeur. Ce cliché du polar est transformé en une méditation sur la solitude, la vie et la mort.

Melville réussit à transcender ces clichés grâce à une mise en scène remarquable. C’est par le biais de cette mise en scène pure qu’il parvient à retourner les conventions du genre. En tant que réalisateur de documentaires, la puissance de l’image me touche particulièrement.

Prenons par exemple les dix premières minutes de « Le Samouraï ». Elles sont entièrement muettes, composées uniquement de gestes. Ces gestes, ainsi que la façon dont ils sont filmés, la lumière qui éclaire le personnage interprété par Alain Delon, et la musique de François de Roubaix, créent une atmosphère où l’on comprend immédiatement que cet homme est destiné à mourir. C’est la mise en scène elle-même qui nous raconte cette histoire et nous emporte dans son univers.

Si vous deviez qualifier son œuvre cinématographique en trois mots, quels seraient-ils ?

Si Bertrand Tessier devait qualifier l’œuvre cinématographique de Jean-Pierre Melville en trois mots, il dirait : « fascinante, à part, intemporelle ».

Le mot de la fin ?

Ce qui est impressionnant avec les films de Jean-Pierre Melville, c’est qu’ils ont été réalisés il y a plus de 50 ans, et pourtant, ils conservent une modernité saisissante. L’année dernière, nous avons célébré le 50e anniversaire de sa disparition, et malgré le temps écoulé, ses œuvres demeurent incroyablement actuelles. Melville était tellement en avance sur son époque qu’il continue d’incarner la modernité, même plus de 50 ans après sa mort.

Je tenais à remercier Bertrand Tessier qui a eu la gentillesse de répondre à mes questions : 

Pour en savoir plus sur Jean-Pierre Melville, voici quelques suggestions :

  • Visionnez ses films. Voici quelques suggestions personnelles :
  • « L’Armée des Ombres », d’après l’œuvre de Joseph Kessel, avec Lino Ventura, Simone Signoret, le colonel Passy (dans son propre rôle) et Jean-Pierre Cassel (le père de Vincent Cassel), sorti en 1969.
  • « Le Cercle rouge » avec André Bourvil, Alain Delon et Yves Montand, sorti en 1970.
  • Je vous suggère de découvrir le portrait qu’a fait Philippe Labro de Jean-Pierre Melville dans son ouvrage « Je connais gens de toutes sortes », aux éditions Gallimard.


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