Charles Pasqua : L’ombre et la gloire

Après avoir publié un ouvrage sur l’histoire du gaullisme social aux éditions Perrin, suivi d’une biographie d’Albin Chalandon chez le même éditeur, Pierre Manenti s’est penché sur une nouvelle thématique : les barons du gaullisme, dans un livre publié aux éditions Passés Composés en 2024. En ce début d’année 2025 , j’ai le plaisir de l’interviewer à nouveau Pierre Manenti, cette fois à l’occasion de la sortie de sa biographie consacrée à Charles Pasqua.

Comment définir Charles Pasqua ?

Résistant, ami de Jacques Chirac, ministre de l’Intérieur… mais aussi une figure entourée de nombreuses zones d’ombre. Avec mon invité, nous tenterons d’éclairer ces aspects complexes de sa personnalité.

Pourquoi écrire une biographie sur Charles Pasqua, dix ans après sa disparition ?

Auteur de plusieurs ouvrages sur le général de Gaulle et le gaullisme, je m’intéresse depuis un moment à la question de l’après-gaullisme : Comment les lieutenants du général, ceux qu’on a appelés « les barons », occupent l’espace politique après sa disparition en 1970 ? Qui sont les légataires du gaullisme ? Et surtout, comment expliquer l’ascension éclair de Jacques Chirac, qui trahit le gaulliste Jacques Chaban-Delmas en 1974 mais par un tour de force extraordinaire réussit à créer un nouveau parti, le Rassemblement pour la République (RPR), en 1976, absorber les gaullistes et même ses adversaires. Dans cette équation improbable, il y a un homme omniprésent, c’est Charles Pasqua, passerelle entre le gaullisme et le chiraquisme.

Charles Pasqua fait-il partie des figures du gaullisme qui vous passionnent particulièrement ?

C’est un homme à la frontière du gaullisme et du chiraquisme. C’est d’abord le résistant, qui regarde le général de Gaulle avec ses yeux de maquisard ; c’est ensuite le militant, qui est de toutes les campagnes dans les Alpes-Maritimes puis dans les Bouches-du-Rhône sous la IVe République, qui n’hésite pas à donner du coup de poing contre les communistes, qui participe à l’aventure du Service d’action civique (SAC) et est aux manettes de la grande manifestation gaulliste sur les Champs Elysées en mai 1968. Mais c’est aussi le député, après juin 1968, le défenseur d’un gaullisme de stricte obédience à l’Assemblée nationale, l’homme qui écrit au général de Gaulle, après son départ du pouvoir en 1969, pour lui dire qu’il veut démissionner parce que son combat n’a plus de raison. C’est enfin le « grognard », fidèle à la mémoire du général disparu, qui n’aura de cesse, toute sa vie durant, de faire référence au gaullisme, sa boussole politique.

Quelle facette de l’homme vous fascine le plus ?

C’est une question compliquée, car la richesse de Charles Pasqua tient, pour beaucoup, dans ses visages multiples. Je suis assez attaché au « jeune » Pasqua, celui qui, après des années difficiles, fait ses classes chez Paul Ricard, à Marseille, découvre le métier de commercial, fait preuve d’une audace folle – comme lorsqu’il décide de transporter du Ricard de Marseille à Lyon à dos de chameaux pour faire face à une pénurie de pétrole. C’est le personnage plein de gouaille, rieur, farceur, non sans un certain charme, qui fascine et qui met d’ailleurs ses méthodes de marketing au service du RPR : création de goodies, pin’s, porte-clés, implantation de restaurants sur le lieu des meetings politiques, hymnes lors des campagnes, etc.

Vous avez écrit une biographie sur Albin Chalandon* en 2023, puis cette année sur Charles Pasqua : quel sera le prochain sujet qui vous inspire ?

Je crois qu’il y a encore beaucoup de choses à dire sur la droite gaulliste et je ne compte pas m’arrêter en si bon chemin. 

Pourquoi avoir titré votre ouvrage Charles Pasqua, dans l’ombre de la République ?

C’est une décision que nous avons longuement mûrie avec mon éditeur. Charles Pasqua est évidemment un homme de l’ombre, par ses réseaux, par son rôle auprès de personnalités politiques, le général de Gaulle, d’abord, Georges Pompidou et Pierre Messmer ensuite, Jacques Chirac, enfin. C’est un homme des coulisses. En même temps, c’est aussi un personnage dans la lumière, élu député en 1968, sénateur en 1977, devenu ministre en 1986. Pour autant, c’est ce que j’essaye de montrer dans le livre, malgré ses indéniables qualités politiques, Charles Pasqua préférait la tranquillité de l’ombre à l’agitation de la lumière. 

Quels étaient ses rapports avec Jacques Chirac, à la fois sur le plan personnel et politique ?

« On ne brise pas si facilement des « liens de sang » entre Charles Pasqua et Jacques Chirac »

C’est le fil conducteur de cette biographie, notamment à partir de 1965, lorsque les deux hommes se rencontrent à l’instigation de Jacques Foccart. Charles Pasqua a pour Jacques Chirac l’attention et la bienveillance d’un « grand frère ». Il l’épaule dans ses premiers pas en politique, le conseille, notamment en 1967-1970. En 1974, les deux hommes choisissent des candidats différents, mais Charles Pasqua garde son amitié pour Jacques Chirac et l’aide à reprendre le parti à sa main, ce qui sera chose faite avec la création du RPR fin 1976. C’est le début d’un long compagnonnage, entremêlé de relations très personnelles – car Charles Pasqua va notamment s’occuper de la fille de Jacques Chirac. Plus tard, après 1988, les deux hommes vont se brouiller : Charles Pasqua estime que Jacques Chirac fait trop de compromis avec les centristes, a perdu son cap gaulliste, ne défend pas les bonnes idées sur la question européenne, notamment au moment de Maastricht en 1992. Pour autant, malgré des différends très forts, ainsi en 2002, leurs rapports resteront toujours chaleureux. On ne brise pas si facilement des « liens de sang ».

L’an dernier, dans votre ouvrage sur les barons du gaullisme**, vous avez évoqué Pasqua : quelles étaient ses relations avec les autres figures gaullistes ?

Elles n’ont pas toujours été heureuses ! Charles Pasqua a beaucoup d’estime pour des gens comme Michel Debré ou Pierre Messmer, des hommes qui ont « tenu bon » en 1968, mais il est beaucoup plus critique à l’endroit de Jacques Chaban-Delmas ou Roger Frey. D’ailleurs, son action en faveur de la chiraquisation du parti gaulliste en 1974-1976 peut s’apparenter à un travail de sape du pouvoir des barons du gaullisme sur le parti. En miroir, les barons véhiculent une mauvaise image de Charles Pasqua, le baroudeur, l’homme des basses œuvres, sans vergogne. 

« Michel Debré ou Pierre Messmer, des hommes qui ont « tenu bon » en 1968 » d’après Pierre Manenti

Charles Pasqua a été ministre de l’Intérieur : peut-on le considérer comme un digne successeur de Georges Clemenceau ?

Il s’est en tout cas inscrit dans les pas de son prédécesseur en marquant de manière très forte la place Beauvau. J’en veux pour preuve le souci de nombre de ses prédécesseurs de s’inscrire, à leur tour, dans ses pas.

On associe souvent la carrière politique de Charles Pasqua à ses « zones d’ombre » : Comment interprétez-vous cet aspect de son parcours, et quel impact cela a-t-il eu sur sa réputation et son héritage politique ?

Il aurait été difficile de faire une biographie de Charles Pasqua sans parler de ses « affaires », tant il a passé de temps devant les tribunaux dans la dernière décennie de sa vie. Elles sont complexes, souvent entremêlées, mais lui-même n’a été condamné que deux fois, ce qui mérite d’être rappelé, car il y a un écran de fumée autour de cette facette du personnage. On peine à y démêler le vrai du faux. J’essaye de revenir dans le détail sur chacune d’entre elles, pour en expliquer les protagonistes, la raison de son implication et le jugement, bien entendu. Le personnage est en tout cas très marqué par cette atmosphère. Cela participe à sa légende noire.

Le mot de la fin ?

Que vous aimiez ou non Charles Pasqua, lisez cette biographie ni comme une hagiographie, ni comme un procès mais comme une chance d’embrasser le personnage dans son entièreté. Du résistant de Grasse au commercial de chez Ricard, du député farouchement gaulliste au sénateur des Hauts-de-Seine, du ministre de l’Intérieur, déterminé à terroriser les terroristes, au Balladurien lors de la campagne de 1995, enfin du souverainiste fougueux, en 1999, lancé dans un combat commun avec Philippe de Villiers, au vieil homme pris dans la nasse des affaires. En quelques mots, plongez dans l’ombre de la République.

Philippe Séguin, Charles Pasqua et Philippe de Villiers

Je tiens à remercier chaleureusement Monsieur Pierre Manenti pour avoir répondu à mes questions avec autant de bienveillance, ainsi que les éditions Passés composés pour leur collaboration ainsi que Madame Lola Schilder des éditions Passés Composés qui m’a permis de réaliser cette interview

Pour en savoir plus sur Charles Pasqua, je vous invite à découvrir la biographie que lui consacre mon invité. Cet ouvrage, intitulé Charles Pasqua : Dans l’ombre de la République  , est disponible aux éditions Passés Composés depuis le 15 janvier dernier.

*Vous pouvez également retrouver l’interview que j’avais réalisée avec Pierre Manenti à l’occasion de la sortie de sa biographie sur Albin Chalandon.

** Les barons du gaullisme sorti aux éditions Passés Composés


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