Dans l’ombre de Reagan : Françoise Coste dévoile l’homme derrière le président

Ronald Reagan, figure emblématique et controversée, continue d’influencer les États-Unis. À l’approche de l’élection présidentielle, il est pertinent de revisiter son parcours avec Françoise Coste, auteure d’une biographie primée sur Reagan en 2015. Spécialiste des États-Unis et professeur à l’université Toulouse Jean Jaurès, elle a accepté de répondre à mes questions. C’est un honneur de bénéficier de son expertise pour explorer le parcours du 40ᵉ président américain.

Comment vous est venue l’idée d’écrire une biographie sur Ronald Reagan ?

Au début de ma carrière, après avoir terminé une thèse sur l’histoire du Parti républicain à New York, un collègue m’a proposé de contribuer à une nouvelle collection de biographies de présidents américains chez Tallandier, puis Perrin. Ils recherchaient un auteur pour écrire sur Reagan ou Nixon. Bien que l’idée d’écrire une biographie m’intimidait, et que je n’avais pas encore travaillé sur Nixon ou Reagan, j’ai décidé de tenter l’expérience. J’ai choisi Reagan, pensant qu’il y avait probablement déjà beaucoup de livres sur Nixon à cause du Watergate. De plus, Reagan est un nom connu, mais la vision française de lui est souvent caricaturale, ce qui représentait un terrain moins exploré. J’ai donc signé un contrat pour écrire sur Reagan.

Si vous aviez trois mots pour qualifier la vie et la carrière de Ronald Reagan, lesquels choisiriez-vous ?

Je dirais qu’il avait du flair. Ce serait le premier mot qui me viendrait à l’esprit. Il avait un flair politique certain pour capter l’opinion publique. Ensuite, je dirais qu’il était charismatique. Ce serait mon deuxième mot. Il était un très grand orateur, et son charisme lui a permis non seulement de séduire la droite, mais aussi de convaincre de nombreux démocrates de se rallier à lui. Mon troisième mot serait, disons, « chanceux ».

Il a souvent eu de la chance dans sa vie. Il était « the right man at the right place at the right time ». Il a connu de nombreux moments, pas forcément des coïncidences, mais des situations qui lui ont permis, que ce soit à Hollywood ou en politique, d’être au bon endroit au bon moment et de saisir des opportunités. Durant sa carrière présidentielle, également, indépendamment de ses propres actions, il a eu la chance d’être président au moment où Gorbatchev est arrivé au pouvoir en Union soviétique. Comme Reagan est considéré comme le président de la fin de la guerre froide, il a bénéficié de la présence d’une figure aussi ouverte et moderne que Gorbatchev à la tête de l’Union soviétique au même moment.

Est-il un président populaire ?

Il était très, très populaire. Bien sûr, il y avait des gens qui le détestaient, mais il a toujours bénéficié d’une forte cote de popularité dans les sondages. Cela s’est particulièrement vu à partir de 1986, soit deux ans avant la fin de sa présidence, avec l’immense scandale Iran-Contra, un dossier très complexe. C’était un scandale majeur, soulevant de nombreuses questions sur la politique étrangère américaine, la corruption, le secret et les abus de la CIA. Malgré la gravité de l’affaire, l’opinion publique lui a pardonné.

Au début, lorsque le scandale a éclaté en novembre 1986, la presse était convaincue que, compte tenu de sa gravité — perçue comme pire que le Watergate —, de nombreux journalistes et démocrates pensaient qu’il y aurait un processus de destitution (impeachment). Mais en réalité, cela n’a jamais eu lieu. Certes, Reagan a vu sa popularité baisser dans les sondages, mais ce n’était pas catastrophique. Il a su limiter les dégâts et est resté, jusqu’à la fin, un président apprécié du peuple.

L’expression qui illustre bien cela est qu’il était le « président téflon ». Comme une poêle en téflon sur laquelle rien ne colle, aucun scandale ne semblait l’affecter. Tout glissait sur lui. Ainsi, il est resté, jusqu’au bout, un président très populaire.

Peut-on réellement qualifier ce président de charismatique, notamment après la tentative d’attentat dont il a été la cible en 1981 ?

Vous avez raison, cet événement marque effectivement une rupture dans son parcours. Cependant, il possédait déjà un talent rhétorique remarquable auparavant. En Californie, même si cela était peut-être moins perceptible lorsqu’il était gouverneur, il se distinguait déjà par ses compétences d’orateur lors de la campagne présidentielle de 1980 et par la qualité de ses publicités télévisées.

Son passé d’acteur à Hollywood l’avait rendu très à l’aise en public. Néanmoins, il est vrai qu’après la tentative d’assassinat de mars 1981, son aura auprès du grand public s’est nettement renforcée. Cet événement, bien que parfois exagérément perçu comme une démonstration de « superpouvoir », a suscité un immense sentiment de soulagement, même chez ceux qui ne le soutenaient pas politiquement.

Sa survie à cette tentative d’assassinat, malgré la gravité de ses blessures, a provoqué un soulagement général, car personne ne souhaitait revivre le traumatisme de l’assassinat de Kennedy. Lorsqu’il est revenu en politique deux mois plus tard pour confirmer sa grande réforme de réduction des impôts, l’opinion publique l’a soutenu, faisant preuve de compassion face aux épreuves qu’il avait traversées. Bien que cela ne lui ait pas accordé un chèque en blanc, cette tentative d’assassinat lui a permis de bénéficier d’un immense capital de sympathie qui a perduré jusqu’à la fin de sa présidence.

Après son départ de la Maison-Blanche, Reagan a rapidement annoncé qu’il était atteint de la maladie d’Alzheimer. Cette révélation a amplifié la sympathie du public américain à son égard, rendant toute critique de sa présidence plus délicate. Historiquement, cela a entraîné une sorte d’anesthésie critique envers lui aux États-Unis, où il est devenu un président presque intouchable, en partie par compassion pour sa maladie.

35 ans après sa présidence, quelle image les Américains ont-ils de Ronald Reagan ?

Il y a deux images principales de Reagan. D’abord, celle d’un président sympathique, chaleureux et souriant, bien que sa vie privée ait probablement été plus complexe et moins chaleureuse que ne le laissait paraître son image publique. Ensuite, il est perçu comme le vainqueur de la guerre froide. Paradoxalement, bien que le mur de Berlin soit tombé en 1989 et que l’URSS se soit effondrée en 1991, après la fin de sa présidence en 1988, les grands coups portés contre le système soviétique ont eu lieu sous son mandat. Parmi ces actions, on compte notamment le rapprochement avec Gorbatchev et la signature des premiers grands traités sur le désarmement nucléaire en Europe en 1987. Ainsi, l’opinion publique le considère comme le véritable vainqueur de la guerre froide, plus que George H. W. Bush, qui était le président en exercice au moment de la fin effective de la guerre froide.

Quelle image a-t-il chez nous en France ?

En France, la perception de Reagan est très différente de celle que l’on a aux États-Unis. D’après ce que j’ai observé et exposé dans mon livre, il est souvent perçu comme un président quelque peu naïf, voire un peu idiot et très paresseux. Cette image est en grande partie liée à son passé d’acteur à Hollywood. Contrairement au parcours typiquement français d’un énarque devenant ministre puis président, Reagan, n’étant pas un politicien de carrière, est souvent pris de haut. À l’époque, François Mitterrand, perçu comme un intellectuel, incarnait le contraste, ce qui a engendré un certain mépris pour Reagan.

De plus, les Français semblent se concentrer davantage sur la politique intérieure de Reagan que sur sa politique étrangère. Ils le voient surtout comme le pendant américain de Margaret Thatcher : un fervent défenseur du néolibéralisme, des réductions d’impôts, et du démantèlement des programmes sociaux. Cette image d’un homme de droite dure sur le plan économique et social prédomine dans l’esprit des Français. Cependant, comme je l’ai souligné dans mon livre, la réalité est bien plus nuancée. Par exemple, comparé à Thatcher, Reagan a mis en œuvre des politiques néolibérales qui étaient moins radicales et moins antisociales.

Quelles étaient ses relations avec le président français François Mitterrand ?

Paradoxalement, les relations entre François Mitterrand et Ronald Reagan étaient plutôt bonnes malgré leurs différences idéologiques marquées : Reagan étant de droite et Mitterrand de gauche. Reagan, élu en novembre 1980, et Mitterrand, arrivé au pouvoir en mai 1981, ont vu leurs chemins se croiser presque simultanément. À son arrivée, Mitterrand a suscité des inquiétudes en nommant des ministres communistes, ce qui aurait pu alarmer un anti-communiste fervent comme Reagan.

Cependant, Mitterrand a rapidement rassuré Reagan en lui assurant, en privé, que la France resterait aux côtés des États-Unis pendant la guerre froide. Il n’a jamais remis en cause la participation de la France à l’OTAN. De plus, Mitterrand a établi une relation de confiance avec Reagan en lui révélant l’existence de l’agent Farewell, un informateur de premier plan au sein du KGB, et en promettant de partager les renseignements obtenus avec les Américains. Cela a apaisé les inquiétudes américaines concernant les ministres communistes et a confirmé la loyauté de la France envers les États-Unis.

Sur le plan personnel, Reagan et Mitterrand s’entendaient bien. Reagan, connu pour son sens de l’humour, divertissait Mitterrand, qui le trouvait amusant. Étant presque du même âge et venant de milieux éloignés du pouvoir — Reagan de l’Illinois et Mitterrand de la Charente — leur parcours de « petits campagnards » ayant réussi a contribué à renforcer leur complicité. Les mémoires de Jacques Attali, conseiller de Mitterrand, confirment que, malgré leurs divergences idéologiques, les deux hommes avaient une bonne entente.


Pensez-vous que l’héritage de Ronald Reagan est encore présent aujourd’hui dans la politique américaine ?

Par certains aspects, la victoire des États-Unis lors de la guerre froide a profondément influencé la politique américaine depuis la fin du XXe siècle, tant sur les plans diplomatique, militaire qu’économique.

Ronald Reagan a joué un rôle clé dans cette transformation. Il a redéfini l’idéologie du Parti républicain en introduisant la politique de l’offre, qui met l’accent sur le soutien aux grandes entreprises et les baisses d’impôts pour les plus riches. Cette approche, intégrée dans sa campagne présidentielle de 1980, est devenue un pilier du parti. Tous les présidents républicains depuis Reagan, à l’exception de George H. W. Bush, ont suivi cette ligne directrice, notamment George W. Bush et Donald Trump.

En outre, Reagan a solidifié l’influence des lobbies de la droite chrétienne au sein du Parti républicain. Il a été le premier candidat républicain à s’opposer ouvertement à l’avortement et à promettre de nommer des juges anti-avortement à la Cour suprême. Cette position est également devenue une ligne de conduite incontournable pour tous les candidats républicains depuis.


Y a-t-il des figures dans la politique américaine actuelle qui se réclament de l’héritage de Reagan ?

Pratiquement tous les républicains, à l’exception de Trump, se réfèrent au passé glorieux de leur parti en évoquant Reagan. Nixon, en revanche, est rarement mentionné en raison du scandale du Watergate, qui a terni son héritage. Reagan est ainsi devenu la figure emblématique du Parti républicain contemporain.

Cette situation est comparable à celle des démocrates, pour qui Franklin D. Roosevelt a longtemps été le modèle mythique du passé. De même, pour les républicains, Reagan reste la star des anciens présidents. Trump, cependant, ne peut pas vraiment être considéré comme un républicain traditionnel, n’ayant jamais été impliqué dans le Parti républicain à un niveau local avant sa présidence. De plus, son égocentrisme le pousse à ne reconnaître aucun modèle, préférant se présenter comme son propre modèle, ce qui explique son absence de références à Reagan.

Reagan est également connu pour avoir été un président pro-immigration. La dernière grande loi sur la régularisation des sans-papiers aux États-Unis date de 1986, sous Reagan. Il était convaincu que l’immigration, même massive, était nécessaire au bon fonctionnement de l’économie américaine et voyait dans l’immigration un symbole de l’attrait et de la supériorité du modèle américain, surtout en pleine guerre froide. Pour lui, l’immigration était non seulement nécessaire, mais aussi un signe positif de l’attractivité des États-Unis, en contraste avec l’URSS.

En revanche, Trump a pris une position résolument opposée sur l’immigration, en faisant de la lutte contre l’immigration un pilier central de son programme, ce qui le distingue nettement de Reagan. C’est pourquoi Trump ne peut pas se réclamer de l’héritage de Reagan.

Quant à la loi de 1986, elle est toujours en vigueur, mais reste lointaine et insuffisante face aux défis actuels. Depuis lors, plusieurs présidents, dont George W. Bush, Obama, et Biden, ont tenté de réformer le système d’immigration pour adresser la question des 10 à 12 millions de sans-papiers présents aux États-Unis. Leur objectif était de proposer un processus de régularisation, en reconnaissant que ces personnes ne repartiront pas et qu’il est nécessaire de régulariser leur statut. Cependant, tous ont échoué en raison de l’opposition anti-immigration au sein du Parti républicain, une opposition aujourd’hui menée par Trump.


Pour conclure, quelle question aimeriez-vous poser à Ronald Reagan s’il était encore en vie, et quel serait selon vous son héritage le plus marquant aujourd’hui ?

Si j’avais l’opportunité de lui poser une question, ce serait concernant le grand scandale Iran-Contra. Reagan a toujours affirmé qu’il ignorait les manipulations de son conseiller à la Sécurité nationale et de la CIA, déclarant avoir découvert l’affaire seulement en novembre 1986, lorsque le scandale a éclaté. Je lui demanderais donc : « Vraiment, êtes-vous tombé des nues ? Vous n’aviez rien remarqué et n’étiez au courant de rien ? » Je pense connaître la réponse, mais j’aimerais entendre directement de lui s’il était vraiment aussi ignorant de ce qui se passait en coulisses.

Quant à son héritage le plus marquant aujourd’hui, il pourrait être le fait qu’il reste l’un des derniers présidents à avoir réussi à susciter une certaine forme de bipartisanisme. Malgré les critiques de son époque, même certains Démocrates qui étaient alors très critiques reconnaissent aujourd’hui qu’il avait ses qualités. Reagan a laissé un souvenir relativement positif dans la mémoire collective, en grande partie grâce à son charisme et à son rôle pendant la guerre froide. Cela contraste avec ses successeurs, comme Clinton, Obama, Bush et Trump, dont les héritages tendent à être beaucoup plus polarisés.

Je tenais à remercier Françoise Coste qui a eu la gentillesse de répondre à mes questions.

Pour en savoir plus sur Ronald Reagan, vous pouvez lire la biographie que lui a consacré mon invité « Reagan » sorti aux éditions Perrin : https://www.lisez.com/livre-de-poche/reagan/9782262076504


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