« Fais tes valises, on rentre à Paris. » Impossible de ne pas reconnaître la réplique culte de Georges Marchais, lancée face à Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach dans Cartes sur Table en janvier 1980.
Figure centrale du Parti communiste français, qu’il a dirigé pendant plus de vingt ans, Marchais est aujourd’hui au cœur d’un ouvrage signé par l’historienne Sophie Coeuré.
Professeure à l’université Paris Cité et spécialiste du monde communiste, elle publie chez Payot Georges Marchais, ou la fin des Français rouges, un portrait d’homme mais aussi le récit d’une époque où le PCF pesait encore lourd dans la vie politique française.

Comment vous est venue l’idée d’écrire une biographie sur Georges Marchais ?
Sophie Coeuré m’explique que son intérêt pour écrire une biographie de Georges Marchais vient d’abord de sa réflexion sur le communisme et sur les gauches, en France comme à l’international. Lors d’un séjour à Moscou en 2019, alors qu’elle travaillait dans les archives du bureau politique du Parti communiste de l’Union soviétique, elle est tombée sur des correspondances de l’ambassade de l’URSS à Paris. On y trouvait de nombreux échanges avec les dirigeants du Parti communiste français, évoquant la situation politique française et internationale.
Parmi ces interlocuteurs figurait Georges Marchais, sans être le seul. C’est ce qui a éveillé son intérêt : l’envie de creuser cette piste. De fil en aiguille, ce travail l’a amenée à explorer non seulement cet aspect international, mais aussi l’ensemble du rôle politique de Marchais dans l’histoire de France. Ce n’est pas une biographie psychologique, précise-t-elle, mais bien une étude de son action politique.
Pourquoi avoir choisi cet homme en particulier, dont la notoriété a été surtout marquée entre les années 60 et 90 ?
L’autrice explique que la notoriété de Georges Marchais a été immense à une époque, mais qu’elle est aujourd’hui beaucoup plus réduite, sauf parmi les lecteurs intéressés par l’histoire ou ceux qui ont connu sa gloire passée. C’est d’ailleurs une des questions qui l’ont poussée à s’interroger.

Comparé à François Mitterrand, son « frère ennemi », il n’a certes pas accédé à la présidence de la République, mais leur opposition ne se résume pas à cette différence. Ce qui retient aussi l’attention, c’est que Marchais n’est pas revendiqué comme modèle par son propre camp. Le Parti communiste français, toujours existant, ne l’a pas effacé, mais ne le cite pas non plus en référence : aucun nom de rue, aucune commémoration, aucun hommage officiel.
Pourtant, son rôle fut majeur dans la vie politique française, du milieu des années 1950 jusqu’en 1994. Il prit ses premières responsabilités au sein du PCF dès les années 1950 et en demeura le secrétaire général jusqu’à cette date. Cela représente près de quarante ans de présence, dont les années 1970-1980 où il fut connu de tous, grâce à ses prestations médiatiques mais aussi parce qu’il dirigeait un parti central dans l’histoire politique française. Voilà pourquoi son parcours mérite d’être exploré m’a raconté Sophie Coeuré.
Aviez-vous une image précise de Georges Marchais avant de commencer vos recherches ? Et cette image a-t-elle évolué au fil de l’écriture ?
L’image que je gardais de Georges Marchais tenait d’abord à mes souvenirs d’enfance : celui que l’on voyait à la télévision, polémiste face à Jean-Pierre Elkabbach ou Alain Duhamel, doté d’un accent reconnaissable, de formules percutantes et d’une apparence facilement caricaturée – haute stature, sourcils épais, voix singulière. Bref, une image essentiellement médiatique, parfois réduite à la caricature.
Comme historienne, mon regard s’est longtemps concentré sur son rôle dans l’union de la gauche et le programme commun, signé avec le Parti socialiste en 1972. J’ai étudié les espoirs suscités par les élections de 1974, 1976 ou 1978, puis l’échec de cette stratégie et, avec lui, celui de l’union de la gauche.
Une troisième image, plus internationale, est celle d’un Marchais proche de l’Union soviétique. Après s’en être éloigné à la fin des années 1970, il s’en rapproche de nouveau, allant jusqu’à défendre publiquement l’intervention de l’Armée rouge en Afghanistan – un épisode télévisuel resté célèbre.
À partir de mes recherches en archives, j’ai cependant découvert deux dimensions moins connues. La première est celle du jeune Marchais : son enfance normande, ses années de travail « requis » en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale et les polémiques sur son implication dans le Service du travail obligatoire, un passé mystérieux entre 1942 et 1946 qui a pesé lourd sur sa carrière. La seconde est son rôle dans le communisme international : ses voyages innombrables dans le bloc de l’Est, mais aussi à Cuba, en Afrique, en Chine ou encore au Vietnam, qui montrent combien il croyait à cette dimension mondiale du communisme.
Peut-on parler de Georges Marchais comme d’un homme populaire ?
Georges Marchais fut indéniablement un homme populaire, et pas seulement au sein du Parti communiste. Il faut rappeler qu’il a rassemblé jusqu’à 25 % des électeurs aux législatives et que son influence municipale était considérable. Leader d’un parti puissant, il bénéficiait d’un réel ancrage populaire.
Cette popularité transparaît dans les nombreuses lettres conservées aux archives départementales de la Seine-Saint-Denis. On y trouve des correspondances adressées à « Georges » ou à « Jojo », parfois sur un ton familier, parfois plus respectueux. Les auteurs lui confient leurs épreuves, évoquent la guerre, et se reconnaissent en lui. Marchais apparaissait alors comme un authentique représentant du peuple, issu d’un milieu ouvrier et lui-même ancien travailleur en usine – un profil rare dans la classe politique, hier comme aujourd’hui. Député du Val-de-Marne, il cultivait aussi cette proximité avec ses électeurs.
Mais cette popularité allait de pair avec une forte hostilité. Marchais était également détesté, pas seulement par les anticommunistes. On lui reprochait une certaine vulgarité, une brutalité verbale, une manière de faire jugée violente. Autant de traits qui en faisaient une figure politique profondément clivante.
Certains membres de sa famille vous ont-ils transmis des souvenirs ou des épisodes peu connus de sa vie ?
Mon approche méthodologique a consisté à travailler avant tout sur les archives, la presse et les sources audiovisuelles. J’ai rencontré quelques témoins, mais je n’ai pas cherché à interroger sa famille. Celle-ci s’est déjà beaucoup exprimée, à travers plusieurs documentaires télévisés ou radiophoniques, où elle a livré les souvenirs et les images qu’elle souhaitait transmettre.
Marchais lui-même avait d’ailleurs mis en scène certains aspects de sa vie privée, comme cela se faisait dans les années 1970, à sa manière, différente de celle de Giscard d’Estaing ou de Mitterrand. En revanche, il n’a pas laissé à la postérité de documents personnels : pas de correspondances, pas de journaux intimes. J’ai respecté ce choix.
Mon objectif n’était donc pas de dresser un portrait psychologique ou de m’appuyer sur des anecdotes, mais bien d’éclairer l’histoire politique : à travers l’action de Georges Marchais, ses écrits, et le rôle qu’il a joué dans la France de son temps, notamment dans ses relations avec Moscou et sur la scène internationale.
Selon vous, quels ont été les grands tournants de sa carrière politique ?
Les grands jalons de la carrière de Georges Marchais commencent par une entrée tardive au Parti communiste français : il n’y adhère qu’en 1947, à l’âge de 27 ans. Contrairement à beaucoup de militants de sa génération, il n’a pas rejoint le parti pendant la Résistance. Il entre comme ouvrier syndicaliste, déjà marié et père de famille.
Sa carrière n’est pas faite de brusques tournants, mais d’une lente et solide ascension. Les étapes sont liées aux évolutions internes du parti : la disparition de Maurice Thorez, puis la maladie de son successeur Waldeck Rochet, ouvrent la voie à son accession à la direction. À partir de 1969, Marchais devient secrétaire général adjoint, puis secrétaire général en titre en 1972.
À partir de cette date, son parcours épouse les grands événements de l’histoire politique : l’Union de la gauche en 1972, sa rupture en 1977, la victoire de la gauche en 1981, puis le retrait des ministres communistes du gouvernement en 1984 à sa demande. Viennent ensuite la perestroïka et ses relations difficiles avec Gorbatchev et l’URSS.
Enfin, Marchais dirige le PCF presque dix ans après la perestroïka, jusqu’après la chute de l’URSS. Pour lui comme pour tout le mouvement communiste, 1989–1991 marque une rupture majeure : la fin du modèle soviétique et des liens étroits, y compris financiers, qui avaient longtemps uni le parti français à Moscou.
Si vous deviez résumer la carrière de Georges Marchais en trois mots, lesquels choisiriez-vous et pourquoi ?
S’il fallait retenir quelques mots pour qualifier Georges Marchais, ce serait sans doute l’énergie et la violence, intimement liées chez lui. Son engagement communiste était total : une activité politique de chaque instant, qu’il s’agisse de rencontrer des militants dans un préau d’école ou de passer des nuits entières avec le comité central du Parti communiste. Sa vie fut celle d’un dirigeant totalement dévoué à sa cause, à la fois sur le terrain et au sommet de l’appareil politique.
Pensez-vous que ne pas avoir accédé à la présidence de la République a été le grand regret de sa vie politique ?
Je ne peux pas savoir exactement ce que pensait Georges Marchais, mais à la fin des années 1970, il a sans doute cru que la gauche arriverait au pouvoir sous l’impulsion du Parti communiste, alors dominant en électeurs, en élus et en militants. Il a peut-être même envisagé de jouer un rôle présidentiel. Mais dès 1977, le Parti socialiste et François Mitterrand le dépassent, ce qui a probablement nourri une certaine amertume. En 1981, il refuse d’entrer lui-même au gouvernement, préférant y envoyer quatre membres de son parti, signe d’un mélange de déception et de regrets.
Que reste-t-il de l’héritage politique de Georges Marchais ?
Si l’on est cruel, on peut dire qu’il ne reste presque rien de l’héritage de Georges Marchais. Certes, le Parti communiste français existe toujours, contrairement à son homologue italien qui a disparu, mais il ne pèse plus que quelques pourcents des voix et quelques dizaines de milliers de militants. Les bastions communistes, des banlieues rouges aux campagnes, ont presque disparu. Quant à l’idéal d’un socialisme marxiste mondial où les prolétaires exerceraient le pouvoir, auquel Marchais croyait vraiment, il s’est effacé de l’horizon politique. Ce qui demeure, peut-être, c’est une certaine manière de s’engager, ainsi qu’une influence perceptible chez des figures comme Jean-Luc Mélenchon.
Quelles différences majeures voyez-vous entre le Parti communiste français de l’époque de Georges Marchais et celui de Fabien Roussel aujourd’hui ?
La grande différence, aujourd’hui, c’est que nous sommes sortis de l’univers marxiste-léniniste, autrefois structuré par la révolution de 1917, le modèle soviétique et ses critiques, de la Chine à Cuba ou à la Roumanie de Ceausescu, avec qui Marchais entretenait des relations ambivalentes. Cet univers, ses références et son vocabulaire ont disparu. Dans les municipalités encore dirigées par le PCF, on ne parle plus de « lutte des classes », on n’affiche presque plus le mot « communiste », ni même la couleur rouge. Ce qui subsiste, toutefois, c’est une certaine fidélité à l’idée d’émancipation populaire, que la gauche et le PCF tentent encore de porter, tant bien que mal.

Peut-on identifier des similitudes dans leurs parcours ou dans leur manière d’incarner le Parti communiste ?
Les similitudes entre Fabien Roussel et Georges Marchais tiennent d’abord à un lien personnel : Roussel a grandi dans le même milieu politique du Val-de-Marne et a été à l’école avec le fils de Marchais. Il en garde une façon simple de vivre la politique, attachée à la sobriété et à la proximité avec les classes populaires. Chez Marchais, cela s’est parfois traduit par un discours électoraliste, notamment sur l’immigration dans les années 1980. Chez Roussel, on le retrouve plutôt sur le terrain de l’écologie et de l’alimentation, quand il se met en scène en défenseur d’un mode de vie populaire face à des écologistes perçus comme élitistes.
Quel message ou quelle image essentielle souhaiteriez-vous que les lecteurs retiennent de Georges Marchais à travers votre ouvrage ?
Ce n’est pas une biographie chronologique mais un livre qui croise plusieurs points de vue et différentes temporalités. Il se lit facilement, sans notes, et chacun pourra s’y faire sa propre idée sur les choix de Georges Marchais.
Le mot de la fin ?
Le mot de la fin, c’est sans doute celui du sous-titre du livre : une réflexion sur la fin d’une époque, celle des « Français rouges ». Mais j’espère que ce n’est pas la fin de la réflexion historique sur cette histoire, qui reste proche de nous.
Je tiens à exprimer toute ma gratitude à Madame Sophie Coeuré pour sa disponibilité et sa bienveillance, ainsi qu’aux éditions Payot pour m’avoir permis d’étudier cet ouvrage.
Pour approfondir votre connaissance de Georges Marchais, je vous invite à découvrir la biographie que lui consacre mon invitée, Georges Marchais ou la fin des Français rouges, parue aux éditions Payot le 24 septembre.

Si cette grande figure de la Ve République vous intéresse autant que moi, je vous encourage également à explorer les archives de l’INA, riches en interventions télévisées marquantes, ainsi qu’à visionner le portrait qui lui est dédié dans l’émission Un jour, un destin : https://youtu.be/T5CzLJ69hfI?feature=shared
