
C’est avec grand plaisir que je mène cette interview avec vous, Madame Lorraine de Meaux, docteure en histoire contemporaine.
Vous venez de publier aux éditions Perrin, une biographie de Madame Germaine Tillion. Germaine Tillion, qui a été ethnologue avant de devenir résistante, puis d’être panthéonisée en 2015 aux côtés de Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Jean Zay et Pierre Brossolette. Elle est l’une des sept femmes qui reposent dans ce lieu.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de rédiger cet ouvrage ?
J’ai eu la chance de rencontrer la résistante Denise Vernay, la sœur de Simone Veil, qui m’a transmis son admiration pour Germaine Tillion dont elle était très proche. Et depuis longtemps, dans le cadre de mes cours au lycée, je travaille avec mes élèves sur Germaine Tillion, à la fois en histoire et en enseignement moral et civique. Sa trajectoire et son œuvre aident à comprendre des périodes et des situations complexes, la Seconde Guerre mondiale bien sûr, mais aussi la guerre d’Algérie et le fait colonial ou encore le rôle des femmes dans la société. Le livre vient donc prolonger un intérêt ancien.

Comment avez-vous eu l’idée d’écrire cette biographie ?
Des lycées, des écoles, des médiathèques portent le nom de Germaine Tillion et pourtant sa personnalité reste souvent méconnue. En travaillant sur des archives inédites comme sa correspondance, ses carnets de mission, ses agendas, il était possible de la faire revivre aux différents âges de sa vie et surtout de faire entendre sa voix. Retrouver Germaine, jeune femme libre des années Trente, c’est aussi donner au lecteur la possibilité de sortir d’une vision un peu figée.
Pourquoi écrire sur cette résistante, qui est assez méconnue de nombreux Français ?
Tout le monde connaît le réseau du Musée de l’Homme, mais on ne sait pas toujours que Germaine Tillion en était l’une des cheffes. Une femme avec de telles responsabilités pendant cette période particulièrement tragique de notre histoire ne peut que susciter notre intérêt. À travers elle, il est possible de décloisonner notre regard sur les années 39-45 : son choix, de résister en juin 1940 est replacé dans le contexte double de sa formation. D’un côté son milieu familial, catholique, humaniste et patriote, et de l’autre sa vie de jeune ethnologue, avec l’influence de son maître Marcel Mauss et l’expérience auprès des Berbères de l’Aurès.

Si vous deviez utiliser trois mots pour qualifier la vie et la carrière de Germaine Tillion, quels seraient-ils ?
L’ethnologie, Ravensbrück et l’écriture. Sa vie a été brisée par la guerre, puisque qu’elle a perdu sa mère, Émilie Tillion, assassinée à Ravensbrück en 1945 et perdu aussi sa thèse, confisquée par les nazis. Mais elle a eu le courage de poursuivre son œuvre. L’écriture est au cœur de sa vie.

Pourquoi avoir sous-titré votre biographie « Germaine Tillion : une certaine idée de la résistance » ?
Le courage intellectuel et physique que représente l’esprit de résistance infuse toute la vie de Germaine Tillion. Décennie après décennie, des actes concrets et une attitude morale solide construisent avec beaucoup de cohérence cette idée d’un engagement exceptionnel : à son retour de déportation, elle dénonça le Goulag ; en Algérie, dès 1955, elle critique les méthodes de répression et la pratique de la torture. Elle ne se contente pas de dénoncer, elle agit aussi : elle crée ainsi en Algérie les Centres sociaux, des structures d’éducation, de soins et de formations pour venir en aide au peuple algérien. L’esprit de justice, de vérité et de liberté sont omniprésents dans ses actes et dans son œuvre. Elle est une source d’inspiration pour notre temps.
Peut-on parler d’une personnalité assez méconnue de la Résistance ?
Elle n’a pas publié de souvenirs de sa résistance. Mais elle était clairement reconnue comme une résistante de premier plan. Elle était proche de Stanislas Mangin, d’André Boulloche, de Jacques Lecompte-Boinet. Pour ce dernier, c’est d’ailleurs elle qui a rédigé le courrier sollicitant au général de Gaulle la croix de la Libération. Sans doute, aurait-elle mérité d’être Compagnon de la Libération. Après la guerre, elle a fait vivre dans l’ADIR, l’Association des déportées et internées de la Résistance, l’esprit spécifique de cet engagement féminin, auquel elle est restée fidèle toute sa vie.



Comment expliquez-vous que de nombreux Français et Françaises ne l’ont connue que depuis 2015 avec sa panthéonisation ?
Elle n’a jamais recherché la publicité. Pourtant elle était une personnalité de premier plan de la France de la seconde moitié du XXe siècle, ce que l’entrée au Panthéon voulue par le président François Hollande est venu manifester comme une évidence. Elle ne se voyait pas comme une héroïne. L’une des réalisations dont elle était la plus fière était la possibilité de faire des études en prison. Son engagement pour l’éducation est au cœur de sa vie.

Avez-vous eu l’occasion de la rencontrer ? Sinon, quelle question lui auriez-vous posée ?
Si j’avais pu la rencontrer, je lui aurais demandé de me parler de ses compagnons résistants assassinés. C’est une douleur qui est restée vive chez elle. Si l’on connaît bien les ethnologues Boris Vildé ou Anatole Lewitsky, Pierre Walter, qui lui a confié son journal d’incarcération juste avant son exécution en février 1942, est très peu connu. Je lui aurais aussi demandé de me parler du vieux colonel Hauet, mort à Neuengamme en janvier 1945.




Le mot de la fin ?
Je citerai une lettre du général de Gaulle datant de décembre 1969 et envoyée à Germaine Tillion alors en mission à Menaka auprès des Touaregs : « chère Mademoiselle, lui écrit-il, votre aimable pensée m’a touché et je vous en remercie. J’y suis d’autant plus sensible qu’elle me permet d’apprendre où vous vous trouvez, travaillant comme d’habitude, à une œuvre humaine par excellence. »
Je tenais à remercier Madame Lorraine de Meaux qui a eu la gentillesse de répondre à mes questions.
Pour en savoir plus sur Germaine Tillion , vous pouvez lire la biographie que lui a consacré mon invité « Germaine TILION, Une certaine idée de la Résistance » sorti aux éditions Perrin : https://www.lisez.com/livre-grand-format/germaine-tillion/9782262082949

