Plongée dans l’Affaire Boulin avec le journaliste Benoît Collombat, un expert passionné qui révèle les zones d’ombre autour de la mort du ministre en 1979

Aujourd’hui, je suis ravi de discuter avec Benoît Collombat, journaliste à la cellule investigation de Radio France (longtemps grand reporter à France Inter), passionné par l’affaire Robert Boulin. Nous aborderons le décès du ministre survenu le 30 octobre 1979 dans la forêt de Rambouillet.

Benoît Collombat partagera ses analyses et son expérience, offrant un regard perspicace sur cette affaire énigmatique qui continue de susciter des interrogations.

Comment avez-vous découvert l’Affaire Boulin ?

En janvier 2002, une nouvelle dimension a été ajoutée à l’affaire Robert Boulin grâce à la diffusion d’une contre-enquête lors de l’émission « 90 minutes » sur Canal +. À l’époque, Benoît Collombat m’explique qu’il avait qu’une connaissance limitée du sujet, mais ce point de départ a allumé en lui une curiosité indomptable.

Animé par le désir de suivre les traces de Robert Boulin, le journaliste m’explique qu’il s’est lancé par la suite dans une première contre-enquête pour France Inter en octobre 2002, une enquête complexe avec des ramifications multiples.

En octobre 2003, il a approfondi son exploration du sujet en réalisant une contre-enquête plus approfondie au sein de l’émission « Interception », intitulée « Robert Boulin, un homme à abattre ». Les rebondissements de cette histoire intrigante l’ont incité à exploiter tout le potentiel du format radio. Cependant, sa soif de vérité ne s’est pas arrêtée là.

En avril 2007, il publie un livre exhaustif sur l’affaire, plongeant dans les archives et menant une véritable enquête approfondie.

Son engagement envers la recherche de la vérité l’a conduit à continuer de travailler sur le sujet, obtenant de nouveaux témoignages et produisant des droits de suite réguliers à la radio https://www.radiofrance.fr/dossiers/affaire-boulin-ces-nouveaux-temoins-qui-parlent-d-assassinat qui ont enrichi la compréhension de cette affaire complexe.

https://www.radiofrance.fr/franceinter/affaire-boulin-de-nouveaux-temoins-sortent-du-silence-9278094

Poursuivant son exploration de différentes formes d’expression, il a collaboré ensuite avec Etienne Davodeau pour publier en octobre 2015 une bande dessinée intitulée « Cher Pays de Notre Enfance, Enquête sur les années de plomb de la Ve République », offrant ainsi une perspective unique sur les événements liés à Robert Boulin et à cette période tumultueuse de la Cinquième République.

https://www.futuropolis.fr/9782754810852/cher-pays-de-notre-enfance.html?id_article=790389

En septembre 2015, l’enquête judiciaire est rouverte, suite à une plainte pour arrestation, enlèvement et séquestration, déposée par Me Marie Dosé, l’avocate de la fille du ministre, Fabienne Boulin.  

https://www.radiofrance.fr/franceinter/la-justice-rouvre-l-affaire-robert-boulin-2161182.

La plainte s’appuie notamment sur un témoignage que le journaliste a révélé sur France Inter et qui figure dans sa bande dessinée.

Puis par la suite en octobre 2017 il a réalisé un reportage pour l’émission « Envoyé Spécial » où il a révélé de nouveaux témoignages.

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette affaire ?

L’Affaire Boulin se présente sous de multiples facettes, qu’on peut examiner du point de vue policier, journalistique, judiciaire et historique. 

On peut la considérer comme la boîte noire de la Vème République, car elle offre une perspective captivante sur les rouages secrets et souvent violents de cette période.

Notamment, elle met en lumière le rôle du Service d’Action Civique (SAC), le service d’ordre du parti gaulliste engagé dans une dérive mafieuse et sanglante, ajoutant une dimension sombre à la compréhension de la Vème République.

D’un point de vue historique, l’affaire revêt un intérêt particulier. La mort de Robert Boulin marque un moment charnière, une bascule symbolique représentant la fin d’un monde, la clôture d’une époque. 

Ce n’est pas seulement un homme qui a été tué, mais aussi une certaine façon de faire de la politique. Cela offre une opportunité unique de plonger dans les méandres de l’histoire et de dévoiler les intrications souvent méconnues qui ont conduit à ce tragique dénouement.

L’Affaire Boulin devient ainsi une fenêtre sur la face cachée et parfois violente de la Vème République, permettant une compréhension plus profonde des enjeux historiques de cette période tumultueuse.

« Quelles sont les raisons pour lesquelles la recherche d’une ‘haute personnalité susceptible de mettre fin à ses jours’ a commencé à partir de 6 h 25, bien que le cadavre du ministre Robert Boulin ait été retrouvé à 8 h 40 ? Pourquoi le Premier ministre de l’époque, Raymond Barre, était-il au courant du décès dès 1 h du matin et pourquoi n’a-t-il pas pris de mesures immédiates, telles qu’envoyer des policiers sur place ? »

Pendant son enquête, le journaliste me rapporte qu’il y a eu un double mensonge du pouvoir. Le premier mensonge concerne l’attitude du pouvoir vis-à-vis de la famille Boulin dans la nuit du 29 au 30 octobre 1979.

Au ministère de l’Intérieur et à Matignon, autour de minuit, on assure aux proches du ministre que les recherches sont lancées. Elles ne débuteront officiellement qu’à 6 h 25 du matin.

Le deuxième mensonge, plus important et plus grave, lié au précédent, concerne le moment de la découverte du corps du ministre, officiellement retrouvé à 8 h 40 du matin. En réalité, entre 1h et 3h du matin, au sommet de l’État, on sait que le corps a été retrouvé, et que le ministre est décédé. De nombreux témoignages, notamment celui du Premier ministre de l’époque, Raymond Barre, vers 2h du matin, ainsi que celui du ministre de l’Intérieur de l’époque, Christian Bonnet, confirment cette information. Le directeur de cabinet du ministre RB, Yann Gaillard, ayant rencontré le directeur de cabinet du Premier ministre Philippe Mestre entre 1h et 2h du matin, a également confirmé avoir été informé de la découverte du corps de Robert Boulin. https://www.radiofrance.fr/franceinter/des-faits-qui-restent-inexplicables-1891442 

Cependant, Philippe Mestre a nié ces témoignages, affirmant n’avoir jamais été à Matignon cette nuit-là et avoir appris la mort du ministre le lendemain matin, une version démentie par plusieurs témoignages.

Le journaliste évoque une sorte de comédie du pouvoir cette nuit-là, comme si la famille du ministre devait être tenue à l’écart.

Lorsque le gendre du ministre, qui est également son collaborateur au ministère du Travail et de la Participation, se rend à Matignon entre minuit et une heure du matin, il a l’impression que l’on sait déjà ce qui s’est passé. L’heure de la découverte du corps de Robert Boulin suscite des soupçons quant à un possible maquillage de la scène de crime.

Au cours de ses investigations, le journaliste mentionne le rôle important joué cette nuit-là par Louis-Bruno Charlet, le procureur général de la Cour d’Appel de Versailles. Charlet, homme influent appartenant au Service d’Action Civique (SAC), aurait été informé vers 1h du matin du décès de Robert Boulin et se serait rendu près de l’étang Rompu avec une équipe d’hommes sûrs. Bien que cela ne figure pas dans le dossier d’enquête, une amie gaulliste proche de Charlet a confié au journaliste que Charlet était considéré comme « l’homme qu’il fallait pour ce genre de chose », laissant entendre qu’il aurait pu manipuler les événements cette nuit-là. Ce représentant de la justice était réputé être un magistrat barbouze. Il a notamment libéré des truands dans les années 60, comme le prouve des écoutes téléphoniques consignées dans un rapport de police. 

https://www.radiofrance.fr/franceinter/le-procureur-etait-une-barbouze-7302433

Est-ce que vous croyez que Robert Boulin a signé « son arrêt de mort » quand il avait dit durant le club de la presse d’Europe 1 « j’ai été exemplaire dans cette affaire, plus encore que vous ne pouvez le penser, car il y a des choses que je ne peux pas dire ici » ?

Selon les explications de Benoît Collombat, Robert Boulin était menacé 

https://www.radiofrance.fr/franceinter/boulin-etait-devenu-une-cible-2720254

et savait que ses ennemis se trouvaient dans son entourage proche.

https://www.radiofrance.fr/franceinter/le-probleme-sera-bientot-regle-3057759

Avec cette déclaration publique, il fait passer un message très clair : face aux attaques, il ne restera pas passif. Et dans la coulisse, il menace de rendre publiques certaines informations. Le journaliste souligne que Boulin avait occupé plusieurs postes ministériels de grande importance, comme le secrétariat d’État au Budget ou l’Économie et les Finances, qui sont de véritables « tours de contrôles » de l’État. Boulin aurait eu connaissance de données sensibles concernant le financement de partis politiques, notamment le RPR, en relation avec la Françafrique et le Gabon. D’après le reporter, le RPR de Jacques Chirac aurait obtenu des fonds d’ELF Gabon. Un ancien collaborateur du ministre raconte ainsi avoir eu accès à des courriers du ministre faisant état de cet argent sale. Des archives qu’il a été contraint de détruire au côté des hommes du SAC.

https://www.radiofrance.fr/franceinter/revelations-d-un-temoin-dans-l-affaire-boulin-3911880

Est-ce que vous pensez qu’il reste des témoins de l’époque ?

D’après les informations partagées par Benoit Collombat, les témoins politiques, acteurs ou témoins de cette affaire, sont de plus en plus rares. Parmi les récits significatifs, l’interview de Bernard Pons pour l’émission Envoyé Spécial s’avère particulièrement marquante.

Cet ancien secrétaire général du RPR et proche de Jacques Chirac évoque la possibilité d’un assassinat de Robert Boulin, une hypothèse qui circulait également au sein du parti gaulliste à l’époque. Mais la justice ne l’a pas entendu. Bernard Pons est mort en avril 2022, à 95 ans.

Raymond Barre est également mort en août 2007, sans que la justice ne l’entende. En dehors du champ politique, en revanche, il reste des témoins susceptibles de témoigner.

L’un d’entre eux a été crucial pour la réouverture de l’enquête en 2015 : ce témoin affirme avoir vu Robert Boulin à 17 heures, assis sur le siège passager de sa voiture à Montfort L’Amaury, accompagné de deux individus.

Cela revêt une importance capitale, étant donné que le ministre aurait perdu la vie entre 18 heures et 20 heures, selon les examens médico-légaux. https://www.radiofrance.fr/franceinter/affaire-boulin-une-nouvelle-plainte-pour-relancer-l-enquete-2344660 Robert Boulin n’était donc pas seul… juste avant sa mort.

Un autre témoin direct, un médecin réanimateur du SMUR (Service mobile d’urgence et de réanimation) à l’époque, raconte au reporter qu’il était parmi les premiers intervenants sur les lieux. Il affirme que le corps de Boulin aurait été placé dans le coffre d’une voiture avant d’être immergé dans l’eau.https://www.radiofrance.fr/franceinter/affaire-boulin-des-temoins-inedits-accreditent-la-these-de-l-assassinat-3992633 Benoît Collombat souligne l’importance cruciale de faire comparaître ces témoins devant la justice pour faire progresser l’affaire.

Est-ce que vous pensez qu’un jour l’affaire sera résolue ?

Alors que la première juge d’instruction, Aude Montrieux, qui avait repris le dossier en 2015 a fait preuve d’un grand volontarisme, les investigations ont connu un coup d’arrêt après sa mutation à Nanterre, à sa demande, un an plus tard. Depuis l’affaire s’est enlisée. La vérité judiciaire est devenue improbable. https://www.sudouest.fr/justice/affaire-boulin-l-enquete-dont-la-justice-ne-veut-pas-3023169.php Mais la vérité citoyenne, elle, est bien là, si on accepte de la regarder en face avec un minimum d’honnêteté intellectuelle, elle est documentée par de nombreux témoignages et documents. Les historiens trancheront. 

Considérez-vous que l’implication de Ramatuelle dans cette affaire de mobile serve à dissimuler un motif plus important ?

Lors de notre discussion, le journaliste a mis en lumière deux aspects distincts de l’affaire Boulin. Selon lui, l’affaire du terrain de Ramatuelle dans laquelle Boulin n’avait rien à se reprocher (il a été victime d’un escroc) serait une manipulation du RPR pour déstabiliser politiquement Robert Boulin, alors donné favori pour succéder à Raymond Barre à Matignon. La véritable affaire Boulin, d’après ses dires, concerne le meurtre du ministre et les circonstances entourant sa mort. L’affaire de Ramatuelle censée justifier le suicide a été agitée comme un écran de fumée pour éclipser les circonstances réelles de la mort de Boulin. 

Pensez-vous que les morts de Charles Bignon (accident de voiture), René Journiac (accident d’avion) et celle de Louis Bruno Charlet (accident de voiture) ont un lien avec la mort de Robert Boulin ?

Ces trois décès intrigants constituent la toile de fond de l’Affaire Boulin, chacun portant son propre mystère.  Dans le cas de Bignon et de Charlet (tous les deux victimes d’accidents de voiture), il est difficile   de déterminer s’il s’agit réellement de morts suspectes. En revanche, la mort de René Journiac, « Monsieur Afrique » du président Valéry Giscard d’Estaing, dans un accident d’avion au Cameroun parait hautement suspect. Le fils de Journiac et des proches de VGE, comme son conseiller de l’ombre Victor Chapot, qui se sont confiés au journaliste, ne croient pas à la thèse de l’accident.

Car l’ombre des réseaux de la Françafrique plane autour de la mort de Robert Boulin. 

https://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/envoye-special/video-derriere-la-mort-de-robert-boulin-l-ombre-de-la-francafrique_2436711.html

Le journaliste a découvert que le conseiller presse de Robert Boulin, Patrice Blank, qui a joué un rôle trouble durant la nuit du 29 au 30 octobre 1979, au domicile du ministre, était lié à la banque d’ELF et du Gabon, la FIBA… dont Boulin souhaitait justement dénoncer les agissements. Parmi les proches de Boulin, de nombreuses personnalités étaient connectées à ce qu’il voulait exposer. Patrice Blank, dont le rôle pendant la nuit de la mort du ministre était suspect, occupait une place centrale, selon le récit du journaliste. Les réseaux africains se révèlent être le fondement de cette affaire.

Au cours de son enquête, le journaliste a révélé un élément crucial : près du lieu où le corps du ministre a été retrouvé se trouve la commune de Gambaiseuil, où habitait René Journiac, comme l’a confirmé le fils de ce dernier lors d’un entretien mené par Benoît Collombat. Dans cette maison de Gambaiseuil, Journiac disposait d’une ligne directe avec l’Élysée. Cette précision a son importance : René Journiac, conseiller Afrique du président VGE, était le fils spirituel de Jacques Foccart, ancien conseiller Afrique de Pompidou et de Gaulle. Foccart, rallié à Chirac, était en « guerre » contre Giscard pour lui succéder à la présidentielle de 1981. Si Boulin avait décidé de contre-attaquer en menaçant de dévoiler des dossiers liés à la Françafrique, il est possible qu’il ait tenté de rencontrer René Journiac pour faire passer le message. En tous cas, cette proximité géographique est plus que troublante, quand on connait l’arrière-plan politique du dossier. 

L’Affaire Boulin se complexifie davantage à mesure que les liens entre les décès et les réseaux africains se dévoilent.

Je tenais à vous remercier Benoit Colombat pour avoir eu la gentillesse de répondre à mes questions

Pour en savoir plus sur l’Affaire Robert Boulin :

Vous pouvez écouter l’émission qu’avait était faite en 2003, sur France Inter :

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/interception/robert-boulin-un-homme-a-abattre-1561033

Ou bien l’ouvrage que Benoît Collombat a écrit en 2007 aux éditions Fayard : UN HOMME A ABATTRE, contre-enquête sur la mort de Robert Boulin.

https://www.fayard.fr/livre/un-homme-abattre-9782213631042/

LE DORMEUR DU VAL de Fabienne Boulin Burgeat, fille de Robert Boulin.

Je vous conseille fortement de voir l’envoyé spécial dédié à l’Affaire : https://www.dailymotion.com/video/x66c8n5


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