Quand les archives racontent l’Histoire : entretien avec Bénédicte Vergez-Chaignon

Je suis ravi d’interviewer Madame Bénédicte Vergez-Chaignon, historienne passionnée et reconnue pour ses travaux sur la Seconde Guerre mondiale.
Son dernier ouvrage, Harcourt, les années noires et grises : Un studio photo sous l’Occupation (Éditions Denoël, paru le 15 octobre dernier), nous plonge dans l’histoire méconnue d’un studio photographique pendant l’Occupation.
Dans cette interview, elle revient sur son parcours, ses recherches et les histoires fascinantes qu’elle a découvertes au fil de ses travaux.

Vos travaux portent majoritairement sur la Seconde Guerre mondiale. Qu’est-ce qui vous a amenée à privilégier cette période de l’histoire de France ?

C’est tout de même un concours de circonstances, puisque j’avais prévu de consacrer ma thèse et j’ai effectivement consacré ma thèse aux internes en médecine des hôpitaux de Paris, de 1914 à 1945.
J’étais élève à Sciences Po Paris, où j’avais fait mes études, donc on ne travaillait que sur l’histoire contemporaine.
Mais mon goût personnel me portait plutôt vers le tournant du XIX et du XX siècle, ainsi que vers l’entre-deux-guerres.

Et puis en faisant ma thèse, il me fallait un travail, et j’ai commencé à travailler avec Daniel Cordier, à cette époque où il préparait sa suite biographique sur Jean Moulin.
Cela m’a conduit assez naturellement vers la Seconde Guerre mondiale.

Et quand j’ai publié mes premiers livres, pour me différencier de mon « patron », moi, je travaillais plutôt sur Vichy que sur la Résistance.
C’est comme ça que les choses se sont enclenchées.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans cette période en particulier ?

C’est un peu paradoxal : je travaille sur une période assez courte, généralement de 1940 à 1945.
Mais il s’y passe tellement d’événements, en France comme à l’international, que ces cinq années semblent en durer beaucoup plus.

Progressivement, comme je l’ai déjà expliqué, j’ai d’abord travaillé sur la Résistance, en particulier sur les chefs des mouvements.
En parallèle, avec Daniel Cordier, je me suis penchée sur le régime de Vichy.
De fil en aiguille, cela m’a conduite à étudier aussi le collaborationniste et l’épuration.

Ces recherches m’ont parfois amenée à sortir de cette période précise : par exemple, les procès pour crimes contre l’humanité en France m’ont menée jusqu’aux années 1990.
Et lorsque j’ai écrit la biographie de Philippe Pétain, j’ai dû remonter bien plus loin, jusqu’au Second Empire.

Ainsi, à travers ces travaux, je parcours en quelque sorte toute l’histoire contemporaine de la France, ce qui est passionnant.
Et en même temps, je possède une connaissance très précise de ma période de prédilection : ces cinq années que je connais, selon les moments, presque heure par heure.

Comment choisissez-vous les thèmes de vos recherches pour vos ouvrages ?

Alors, ça va peut-être vous étonner, mais il est rare que je choisisse.
Je n’aime pas beaucoup proposer des projets à des éditeurs.
J’aime bien qu’on m’en propose, parce que, quelque part, ça me rassure : ça me donne l’impression que d’autres personnes trouvent le sujet intéressant.
Et puis cela me donne une sorte de cadre, qui permet l’élan de départ.

Et le plus important, quand on fait ce genre de travail, ce sont les sources.

Quelles sont vos principales sources de documentation, et comment parvenez-vous à en découvrir de nouvelles ?

Alors, je suis effectivement une passionnée d’archives.
La meilleure partie du travail, pour moi, c’est d’aller dans un centre d’archives ou un autre, d’ouvrir des cartons, d’ouvrir des dossiers.
La patience n’est normalement pas un trait de mon caractère : mais, je suis très patiente dans les phases de recherche.

Alors, est-ce que je découvre vraiment de nouvelles sources ?
Je ne sais pas. J’ai presque envie de dire que ce sont les questions que se pose chaque génération qui sont nouvelles, et qui nous font appréhender les sources de manière différente.

D’autre part, je suis bien consciente — puisque j’ai commencé à travailler sur archives en 1989 — à quel point les choses ont évolué sur la période de la Seconde Guerre mondiale.
À l’époque, beaucoup de fonds étaient encore soumis à dérogation ou même fermés.
Depuis, il y a eu beaucoup d’ouvertures, notamment grâce à la loi de 2015, mais aussi grâce au travail réalisé par les archivistes pour rendre les fonds accessibles, ne serait-ce que par des inventaires.

Et puis, pour l’historien du contemporain, l’imagination est au pouvoir en matière de sources, car beaucoup de choses peuvent en devenir : archives privées, presse, photographies, etc.
Je n’hésite donc pas à élargir le champ.

Par exemple, je me rends souvent au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, qui n’est pas l’endroit de prédilection des historiens du contemporain.
Pour mon récent livre sur Harcourt, j’ai découvert les ressources de la Médiathèque du patrimoine et de la photographie, qui possède des fonds extraordinaires — non seulement des photos, mais aussi parfois des archives de studios ou de photographes eux-mêmes.

Donc, pour l’historien du contemporain, tout peut être utile, d’autant plus que j’ai la chance de travailler sur des périodes où il y avait encore du papier, et où on ne s’échangeait pas des mails — ce qui posera probablement d’autres types de problèmes à nos successeurs.

Pouvez-vous nous décrire un peu votre méthode de travail : enquête sur le terrain, consultation des archives, puis écriture ?

Je commence toujours par les archives.
D’abord, je fais un tour d’horizon pour repérer les fonds que je pourrais consulter.
C’est la base de mon travail.
Je me déplace donc un peu partout pour aller les consulter.

Comme j’ai connu l’époque où l’on copiait encore les documents à la main — au crayon à papier ! —, j’ai gardé l’habitude d’être très attentive et efficace dans ma façon de travailler.
J’essaie d’anticiper : « Tiens, ce document servira pour telle partie » ou « ça me donne une idée pour aller voir tel autre fonds ».

Pendant que je recopiais, toute une réflexion se mettait déjà en place.
Puis, au bout d’un moment, je commence à écrire.

Selon le sujet, je peux commencer par le début — si la structure du livre est chronologique — ou par les passages qui m’intéressent le plus, pour me motiver.

Au fil de l’écriture, il y a toujours des moments où je sens le besoin de retourner aux archives : pour compléter, préciser ou ouvrir une nouvelle piste.
C’est d’ailleurs une respiration bienvenue, car écrire est, à mes yeux, plus difficile que rechercher.
Cela demande plus d’efforts et de discipline.

En général, je continue la recherche presque jusqu’à la fin du livre, même si je sais, grâce à Pierre Nona, qu’il faut aussi savoir s’arrêter à une recherche.
C’est pour cette raison que je ne montre pas mon travail aux éditeurs au fur et à mesure : tant que tout n’est pas terminé, rien n’est vraiment définitif.

Avez-vous déjà eu le cas où dans certains pays on vous refuse l’accès aux archives pour cette période de l’Histoire ?

Je travaille sur l’histoire de la France pendant la Seconde Guerre mondiale.
De ce fait, je consulte rarement des archives étrangères.

Pour être honnête, à mes débuts, je travaillais avec Daniel Cordier, une personnalité marquante, ancien officier de la France libre et du service de renseignement.
Grâce à son parcours, il avait accès, dans les années 1980, à certains fonds que d’autres chercheurs ne pouvaient pas encore consulter.
Ensuite, tout reposait sur la patience : il fallait attendre les dérogations et les autorisations.

Un autre problème, qui ne m’a pas touchée directement mais qui influence la recherche historique sur cette période, concerne les archives ex-soviétiques.
Elles se sont ouvertes brièvement au début des années 1990, avant de se refermer.
Cette courte période d’accès — une véritable « parenthèse enchantée » — n’a pas duré.

On m’a souvent proposé d’écrire sur la LVF (la Légion des volontaires français contre le bolchevisme), mais je pense — et les travaux récents le montrent bien — que ce sujet ne peut véritablement progresser qu’à partir des archives conservées dans les pays d’Europe centrale et orientale, là où la LVF a agi.

Y a-t-il un sujet que vous aimeriez explorer dans un futur livre, mais que vous n’avez pas encore eu l’occasion de traiter ?

J’ai sans cesse de nouvelles idées.
Mais, comme je vous le disais tout à l’heure, je ne suis pas du genre à proposer moi-même des sujets.
Souvent, c’est au détour d’une recherche, ou d’une discussion avec des archivistes ou d’autres historiens, que je me dis :
« Tiens, ce thème serait sûrement intéressant à creuser. »

Le problème, c’est que je manque de temps pour réaliser tous les projets possibles.
Je dois donc faire des choix en permanence.

Mais en même temps, c’est une chance et une grande source de motivation de savoir qu’il reste encore tant de pistes à explorer.

Le problème, c’est que je manque de temps pour réaliser tous les projets possibles.
Je dois donc faire des choix en permanence.

Mais en même temps, c’est une chance et une grande source de motivation de savoir qu’il reste encore tant de pistes à explorer.

Pouvez-vous nous donner quelques éléments sur votre prochain ouvrage ?

Non, mais ce n’est pas une question de confidentialité. En réalité, j’ai mis mes propres projets d’écriture de côté pour me consacrer au travail d’autres personnes.
J’ai d’abord participé à la publication de trois tomes d’écrits autobiographiques de Daniel Cordier, restés inédits après sa mort en 2020.
Depuis près d’un an, je classe les archives professionnelles de Pierre Nora chez Gallimard, où il a travaillé comme éditeur pendant soixante ans.
Ces activités me prennent la plupart de mon temps. C’est pourquoi, ces dernières années, je n’ai écrit que des textes courts, souvent pour des ouvrages collectifs ou illustrés.
Je ne me suis donc pas engagée dans un nouveau projet de recherche.
Comme je l’ai expliqué, écrire demande un réel effort. Il est souvent plus simple de s’occuper du travail des autres que d’écrire soi-même.
Donc, je suis en phase de relance de mon travail d’écriture. Souhaitez moi bon courage !

Le mot de la fin ?

Pour conclure, j’aime dire que, dans le domaine de l’histoire, les réponses se trouvent toujours dans les archives.

Je remercie chaleureusement Bénédicte Vergez-Chaignon pour cet échange riche et éclairant. Avec Harcourt, les années noires et grises (Éditions Denoël) et Crimes contre l’humanité. Les procès Barbie, Touvier, Papon (Éditions Passés Composés), elle poursuit son travail essentiel de mise en lumière des zones d’ombre de la Seconde Guerre mondiale et de la mémoire française.

Historienne incontournable de la Seconde Guerre mondiale, elle a récemment signé deux ouvrages marquants : Harcourt, les années noires et grises : un studio photo sous l’Occupation (Éditions Denoël, paru le 15 octobre dernier) et Crimes contre l’humanité : les procès Barbie, Touvier, Papon (Éditions Passés Composés, sorti le 3 septembre dernier).


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