Je suis ravi d’interviewer Fabienne Boulin Burgeat, fille de Robert Boulin (ministre du travail et de la participation sous Valéry Giscard d’Estaing), décédé dans des circonstances mystérieuses en octobre 1979.
Depuis plus de quarante-cinq ans, Madame Boulin lutte inlassablement pour faire éclater la vérité sur la mort de son père, malgré les obstacles et les silences.
Qu’est-ce qui continue de la motiver après toutes ces années ? Comment réagit-elle aux nouvelles révélations impliquant des personnalités comme Pierre Debizet et Charles Pasqua ? Ressent-elle toujours des menaces pour sa sécurité ? Nous allons explorer toutes ces réponses avec elle, ainsi que ses espoirs et les pistes qui, selon elle, pourraient enfin permettre de résoudre cette affaire.

- Qu’est-ce qui vous motive à poursuivre les investigations sur le décès de votre père après toutes ces années ?
Eh bien, d’abord, la vérité, parce que je suis quelqu’un d’assez idéaliste. Je crois qu’il faut se battre pour la justice et la vérité ; c’est très important pour moi. J’ai également un mari qui partage ces valeurs. D’ailleurs, cela fait 50 ans que nous partageons les mêmes convictions.
Ce qui me motive aussi, c’est que mon père, la veille de sa mort, m’a dit : « De toute façon, il ne faut pas que ce soient les salauds qui gagnent ».
- Nous avons récemment appris qu’un témoin important de l’époque a mentionné l’implication de Pierre Debizet, le patron du SAC* à ce moment là , ainsi que de Charles Pasqua dans cette affaire. Quelle est votre réaction face à ces nouvelles révélations ?
Eh bien, écoutez, j’en suis très contente parce que l’affaire allait être classée. Le parquet avait requis un non-lieu, et la juge s’apprêtait à y répondre. Comme elle l’a dit elle-même au témoin, il était minuit moins une.
C’est très important pour moi parce que, depuis 1979, je considère que c’est un naufrage judiciaire, et mon principal adversaire est une justice qui ne cherche pas véritablement la vérité, car elle en est empêchée. Ce témoignage est donc crucial pour moi, et j’en suis satisfaite. Il faut savoir que, par ailleurs, je suis furieuse car j’ai découvert ce témoignage par Facebook. J’ai vu sur Facebook un message probablement écrit par ce témoin, disant qu’il avait été interrogé par la juge d’instruction à Versailles dans l’affaire Boulin, puisqu’il connaît les assassins.
J’ai donc appelé mon avocate, qui m’accompagne depuis 10 ans, depuis la réouverture de l’affaire en 2015. C’est elle qui a plaidé et réussi cette réouverture. Elle se rend régulièrement à Versailles pour voir Mme Nahon, la juge d’instruction. Je lui ai donc demandé si elle était au courant qu’un témoin s’était manifesté dans cette affaire et avait été interrogé par la juge d’instruction. Elle m’a répondu que c’était impossible, car les réquisitions du parquet avaient déjà été prises et qu’elle-même avait fait ses observations. Mais elle a quand même décidé d’aller voir la juge.
Elle n’en revenait pas : la juge lui a confirmé qu’elle avait effectivement interrogé le témoin huit mois auparavant, sans nous en avoir rien dit. La juge pensait sans doute qu’elle pourrait néanmoins classer l’affaire, doutant de l’intérêt de ce témoignage. Heureusement, ce témoignage est celui d’un témoin direct, ce qui l’a empêchée de fermer le dossier. Donc, l’affaire continue, et j’en suis satisfaite.
J’aimerais que cela soit l’occasion d’entendre tous les témoins que nous avons demandé à la justice d’interroger depuis au moins 10 ans. Bien sûr, plusieurs d’entre eux sont décédés entre-temps, car c’est une vieille affaire, mais il reste encore des choses à faire. J’espère que ce sera enfin l’occasion de mener une enquête digne de ce nom.
- Il y a quelques années, votre famille s’est sentie menacée. Ressentez-vous encore des menaces ou des risques pour votre sécurité aujourd’hui ?
J’ai toujours eu conscience que nous dérangions beaucoup, et que mon père a été assassiné parce qu’il gênait certaines personnes. J’ai toujours pensé, et maintenant j’en ai la conviction depuis quelques années, que les assassins sont ceux que décrit le témoin. Cela concerne des voyous, des membres du banditisme, des services secrets, et des personnes liées au milieu politique, notamment Pasqua et le SAC.
C’est donc toujours dangereux, car ce sont des gens qui restent actifs, surtout quand on a une justice qui peine à faire son travail, voire qui ne le fait pas du tout. Il est important de comprendre pourquoi cela se passe ainsi : lorsqu’on a la capacité d’empêcher une enquête d’avancer, c’est qu’on a encore du pouvoir, et donc on peut encore représenter un danger.
C’est certain. C’est d’ailleurs pour cela que le témoin a déclaré : « Je suis malade, je suis en fin de course, et c’est pour cela que je témoigne. Avant, j’avais peur ». Le nombre de témoins que je connais et qui refusent de parler par crainte est impressionnant, et cela continue encore aujourd’hui.
Mais il est essentiel que tous ces témoins sachent qu’en parlant, ils se protègent eux-mêmes.
- Lors de l’émission « Envoyé Spécial » en 2017, vous avez évoqué posséder des informations sur les commanditaires du meurtre de votre père. Pouvez-vous partager ces informations aujourd’hui ?
Écoutez, le témoin partage pleinement ces idées. Mais honnêtement, on pourrait faire toute la lumière sur l’affaire s’il y avait une réelle volonté de découvrir la vérité. J’ai été très impressionnée de constater qu’il y avait deux gendarmes présents sur les lieux le jour de la découverte du corps. L’un d’eux a demandé à être entendu il y a 10 ans ; il a écrit immédiatement en 2015 à la juge. L’autre a fait sa demande un peu plus tard, mais tous deux souhaitaient faire des révélations. Nous avons transmis leurs coordonnées aux juges, signalant leur volonté de témoigner.
Cependant, après quelque temps, ils nous ont fait savoir que c’était trop dangereux et qu’ils ne voulaient plus témoigner. Cela montre à quel point les pressions sont terribles sur les personnes qui connaissent une partie de la vérité et qui pourraient, bien entendu, révéler de manière évidente qu’il s’agit d’un assassinat, avec des commanditaires dangereux, puisque le milieu criminel y est également impliqué. Oui, le milieu.
- Si vous ne pouvez pas divulguer les noms des commanditaires, y a-t-il encore des suspects importants qui pourraient être appelés à témoigner ?
Oui, il reste encore des témoins. Parce qu’en fait, cet assassinat a été mal exécuté. Les responsables étaient convaincus de leur impunité, donc ils n’ont pas agi avec finesse. Peut-être que cela a été fait de manière précipitée, je ne sais pas. Mais en tout cas, beaucoup de gens ont été au courant et ont vu des choses. Pourtant, ils n’ont jamais été appelés à témoigner de ce qu’ils savent depuis 44 ans. Au contraire, ils ont peur de parler.
Il suffirait d’avoir une justice qui rassure ces témoins et leur accorde toute l’attention nécessaire. Et, encore une fois, dès lors que l’on donne son témoignage, personne ne peut plus vous empêcher de parler, car le témoignage est enregistré, et cela vous protège.
- Pourquoi, selon vous, les quelques témoins restants n’ont-ils pas encore été interrogés par la justice ?
Parce que la vérité est interdite. Cela fait partie de ces affaires d’une très grande gravité. Je me souviens de ma mère qui, après la mort de mon père, avait reçu la visite d’Achille Peretti, alors maire de Neuilly et membre du Conseil constitutionnel. Ma mère lui a dit : « Je sais tout ». Et il lui a répondu : « Alors faites sauter la République. Combien voulez-vous, Colette Boulin, pour ne rien dire ? 1 milliard, 2 milliards, 3 milliards (de francs) ? J’ai le feu vert de l’Assemblée nationale ». Nous, nous sommes des gens honnêtes, nous n’avons rien demandé du tout, contrairement à d’autres affaires. Et effectivement, cela aurait pu faire sauter la République.
Quand vous assassinez un ministre et que vous faites tout pour camoufler la vérité — ce que les Américains appelleraient un cover-up — en essayant de maquiller la scène de crime, les blessures sur le corps, etc., jusqu’à voler le sang et les organes lors des examens demandés, comme les poumons, c’est extrêmement grave. Ils ont même embaumé le corps sans autorisation. Il y a eu tellement de manipulations qui ont été mises en évidence, et pourtant, on continue à nous dire qu’il n’y a pas de preuves. Le procureur affirmait encore récemment dans ses dernières réquisitions, qu’il n’y a aucun élément probant en faveur d’un assassinat.
J’avais déjà constaté cela avec le tout premier juge d’instruction à Versailles, avant que l’affaire ne soit relancée. Nous avons regardé ensemble le costume. Alors qu’ils disent que le costume ne montre aucune trace de violence, nous avons, avec le juge, mon frère et moi, constaté que les poches étaient arrachées, que le gilet était déchiré, que la chemise semblait couverte de sang et qu’il manquait la boucle d’une chaussure. C’est tout de même incroyable. Pendant 20 ans, nous avons sollicité en vain les juges d’instruction. Et en 2015, lorsqu’un nouveau juge a été désigné, j’ai voulu demander un nouvel examen du costume, mais ils l’ont perdu. On ne sait plus où il est.
Tout dans cette affaire Boulin ressemble à une série noire incroyable. C’est si grave qu’aucun président, qu’il soit de droite, de gauche ou du centre, n’a le courage de dire la vérité, car cela révèle des méthodes et des pratiques trop indignes de notre République : une connivence entre les services secrets, le grand banditisme, des ministres et des personnes influentes, avec des attitudes comme celle du procureur général Chalret, qui soutenait tous ces gens-là. C’est tellement grave que l’on préfère fermer les yeux et empêcher que la vérité éclate.
- Comment percevez-vous les craintes des témoins qui pourraient être menacés en raison de leur témoignage ?
Écoutez, il y a un homme de grande qualité qui est venu apporter son témoignage parce qu’il a vu mon père à Saint-Léger-en-Yvelines le jour de sa disparition. Il a vu mon père dans sa voiture, mais pas à la place du conducteur : il était assis sur le siège passager, accompagné de deux hommes jeunes, dont le style n’avait rien à voir avec celui de mon père. L’ambiance semblait très tendue, très froide. Cet homme est allé témoigner, mais il s’est fait réprimander par le juge d’instruction, qui a tenté de le déstabiliser, lui laissant l’impression d’être traité presque comme un terroriste. Malgré tout, ce témoin a tenu bon car c’est une personne très respectable, mais il a quand même déclaré : « Si j’avais su, je ne serais pas venu ».
Voilà comment on peut traiter certains témoins. Donc, non seulement cela peut être physiquement dangereux, mais il faut aussi voir comment parfois la justice accueille ces témoins.
- Pensez-vous toujours qu’il est possible de résoudre cette affaire dans le futur ?
Bien sûr. Mais demain matin, si un juge décide de découvrir la vérité et si un pouvoir politique prend la décision que la vérité doit être faite, tout pourrait être résolu très rapidement. De toute façon, les preuves existent, tout est là. C’est simplement qu’ils ne veulent ni voir ni entendre. Comment expliquer autrement que le procureur, aujourd’hui, dans ses réquisitions, reprenne à peu près les mêmes conclusions que la police et la justice de 1979, alors qu’il y a tous ces éléments que nous connaissons
Prenons par exemple Yann Gaillard, le directeur de cabinet de mon père, qui a été convoqué dans la nuit du 29 au 30 octobre 1979 à Matignon par Philippe Mestre, alors directeur de cabinet du Premier ministre. Philippe Mestre lui a demandé : « Qu’est-ce que vous avez fait de votre ministre ? ». Yann Gaillard s’étonna de la question. Mestre a alors ironisé: « Ah bah il est parti pour l’Amérique du Sud ». Ce à quoi Gaillard rétorqua que ce n’était vraiment pas son genre. Ensuite, le téléphone a sonné. Philippe Mestre a décroché et a changé de visage, devenant livide, avant de raccrocher en disant : « On vient de retrouver le corps de Robert Boulin et il s’est suicidé dans un étang avec des barbituriques ». À 2 heures du matin, la thèse du suicide était donc déjà fabriquée, alors que la police et les gendarmes ne seront officiellement envoyés qu’à 6h40 dans la forêt de Rambouillet « à la recherche d’une haute personnalité susceptible d’attenter à ses jours ». Yann Gaillard a raconté cet épisode sur commission rogatoire, mais Philippe Mestre a nié en disant : « Non, non, ce n’est pas possible. Je n’étais pas à Matignon cette nuit – là ».
Philippe Mestre était pressenti pour diriger le SDECE** par la suite, mais l’arrivée de la gauche au pouvoir a changé ces plans. C’était un homme des secrets, un homme de l’ombre. Nous avons immédiatement demandé qu’il y ait une confrontation entre Yann Gaillard et Philippe Mestre et que l’on interroge le personnel de Matignon pour vérifier si Mestre était bien présent. Il y a normalement des registres de présence à Matignon, où chaque entrée est enregistrée. Lorsque j’ai recherché ce registre, le responsable des archives m’a dit : « Madame, il a disparu. Ce n’est pas normal ». Il semble qu’il ait été pris par une personne non identifiée.
Raymond Barre a confirmé indirectement sans le savoir le témoignage de Yann Gaillard, dans son livre de mémoires sur son passage à Matignon en tant que Premier ministre. Il y mentionne avoir été réveillé à 3 heures du matin le 30 octobre pour être informé que l’on a retrouvé le corps de Robert Boulin dans un étang de la forêt de Rambouillet où il s’est jeté après avoir avalé des barbituriques ! Or, il n’y a jamais eu de barbituriques dans son corps. Il est aussi intéressant de savoir qui était l’homme de permanence ce jour-là au ministère de l’Intérieur. En effet, cette nuit – là mon mari, inquiet, s’était rendu au ministère de l’Intérieur pour demander de l’aide, mais l’homme de permanence a refusé de le recevoir lui faisant dire par le planton à la porte du ministère d’aller directement à Matignon. Le ministre, Christian Bonnet, s’en est excusé devant nous quelques jours plus tard. Cet homme de permanence était Claude Guéant. Il aurait été utile d’interroger Claude Guéant pour savoir à quelle heure il est arrivé au ministère et ce qu’il a fait.
Econduit au Ministère de l’Intérieur mon mari s’est précipité à Matignon où on lui a fait perdre un temps fou, avec de longues attentes, avant de lui répondre. Il voyait bien que son interlocuteur était paniqué et il eut l’impression de ne rien lui apprendre.
- Sachant que les États-Unis possèdent un dossier sur votre père, croyez-vous qu’ils détiennent des informations supplémentaires sur les circonstances de sa mort ?
J’ai en effet contacté la CIA pour savoir s’ils avaient un dossier sur la mort de Robert Boulin. Benoît Colombat l’avait déjà fait auparavant, et la CIA lui avait répondu affirmativement, mais ils n’avaient pas voulu lui transmettre le dossier sans doute parce qu’il n’était pas de la famille. De mon côté, ils m’ont dit que, conformément à la loi américaine sur la transparence (Freedom Information Act), il était possible de consulter les archives après un certain temps. J’ai donc fait officiellement la demande pour voir ce dossier.
La CIA m’a répondu et m’a envoyé des photocopies de tout le dossier. Cependant, mis à part quelques lignes situant le contexte de la fin octobre 1979, tout le reste est caviardé, masqué, ou entièrement blanc. Ils m’ont expliqué que cela fait partie des exceptions prévues par la loi sur la transparence, notamment celle qui interdit de divulguer des informations susceptibles de nuire aux relations entre deux pays.
- Pensez-vous que les Américains connaissent la vérité sur le décès de votre père ?
Bien sûr, il y a probablement des éléments importants dans ce dossier. Le fait qu’ils aient refusé de me le donner dans son intégralité et qu’ils l’aient caviardé indique qu’il contient des informations sensibles. Si certaines parties sont masquées, cela suggère que ces informations pourraient être cruciales et que leur divulgation pourrait avoir des implications importantes.
- Quels obstacles empêchent, selon vous, la divulgation de ces informations ?
Certainement le manque de soutien des autorités françaises dans la recherche de la vérité. Si un président de la République, par exemple, était réellement soucieux de la vérité et de la justice, il pourrait demander aux États-Unis de déclassifier ce dossier. Il pourrait affirmer : « La vérité ne me dérange pas, et je souhaite la connaître, même si elle risque de mettre en cause certaines institutions et figures politiques françaises. » Cela pourrait certainement débloquer la situation. En parallèle, une justice plus active et engagée pourrait également permettre de faire avancer les investigations.
Je tenais à remercier Fabienne Boulin Burgeat qui a eu la gentillesse de répondre à mes questions.
* Service d’Action Civique
** Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage
Pour en savoir plus sur cette affaire :
Vous pouvez également lire l’interview que j’ai réalisée de Benoît Collombat sur le sujet :
Plongée dans l’affaire Boulin avec le journaliste Benoît Collombat : un expert passionné qui révèle les zones d’ombre autour de la mort du ministre en 1979
Si vous souhaitez un récapitulatif de l’affaire, voici l’article que j’ai écrit il y a quelques temps :
L’affaire Robert Boulin : le mystère reste entier
Vous pouvez écouter l’émission que Benoît Collombat avait réalisée en 2003 sur France Inter :
Robert Boulin, un homme à abattre
Ou bien lire l’ouvrage que Benoît Collombat a écrit en 2007 aux éditions Fayard :
Un homme à abattre : contre-enquête sur la mort de Robert Boulin.
Vous avez également la possibilité de lire l’ouvrage que Fabienne Boulin a écrit aux éditions Don Quichotte :
Le dormeur du val, sorti en 2011.
Enfin, vous pouvez visionner l’émission Envoyé Spécial consacrée à ce sujet en 2017 :
Envoyé Spécial – L’affaire Robert Boulin
Ce dimanche 15 septembre 2024 à 13h15 sur France 2, un documentaire réalisé par Marie-Pierre Farkas sur l’affaire sera diffusé.
